Aux premières heures de l’aube, nous avons reçu un appel des autorités au sujet d’un poulain gisant dans un fossé à la suite d’une probable collision avec délit de fuite. Pas de vétérinaire ni d’équipe d’intervention pour le secourir, aucune réaction publique et personne pour prendre l’affaire en mains. Nous avons parcouru plus de 150 kilomètres – pour l’essentiel en terrain montagneux – afin de rejoindre le poulain accidenté et de le ramener à notre sanctuaire Equidad, dans un état critique mais vivant.
L’appel qui nous a bouleversés
Si les situations d’urgence s’annoncent souvent par le bruit des sirènes, celle-ci a débuté par un appel téléphonique et une phrase que notre équipe n’oubliera jamais : « Il y a un poulain dans un fossé, il a été renversé par un camion, il est vivant mais nous n’avons aucun moyen de l’aider. »
Nos interlocuteurs, débordés, nous ont expliqué qu’ils n’étaient pas en mesure de le secourir. L’État n’a pas mis en place de dispositifs de secours adaptés à ce type d’urgence – une lacune encore présente dans de nombreuses régions d’Amérique du Sud. Quand une bête est grièvement blessée, sa prise en charge reste problématique. Ce sont les animaux qui en paient le prix.
A Equidad, nous avons immédiatement activé notre plan d’urgence : vétérinaires, infirmiers, logistique, transport, matériel médical. Chacun savait ce qu’il y avait à faire.
Plus de 150 kilomètres de route pour rejoindre un poulain blessé
Notre premier obstacle était la distance. Pour rejoindre le poulain, nous avons dû parcourir plus de 150 kilomètres, principalement en terrain montagneux et accidenté, alors que le temps jouait contre nous. Ceux qui vivent et travaillent en Argentine sont familiers de cette réalité : au sein d’une même province, les opérations de sauvetage peuvent impliquer de longs trajets, des accès difficiles et des décisions prises sous pression.
Un spectacle effrayant nous attendait: une pouliche encore très jeune, gravement traumatisée et esseulée. Ni propriétaire, ni protection, ni traitement contre la douleur. Juste une bête, abandonnée au fond d’un fossé, en souffrance, dans l’attente des secours ou de la mort.
Cette image est restée gravée en nous : un corps frêle, trop menu pour tant de dégâts, et des yeux encore en quête de sécurité. Nous n’arrivions pas à croire qu’elle soit en vie.
Stabiliser, puis espérer
Sur place, notre équipe s’est concentrée sur ce qui était immédiatement réalisable : hydratation, antalgiques, soins d’urgence et préparation pour un transport en toute sécurité. Dans ces circonstances, les conditions ne sont jamais parfaites.
Notre équipe a travaillé dans une fenêtre d’action extrêmement réduite, que nous nous sommes efforcés de maintenir ouverte en attendant des soins plus poussés. Nous avons chargé précautionneusement le poulain dans notre véhicule et sommes repartis pour le sanctuaire Equidad. Le retour nous a paru encore plus long que l’aller en raison de l’état critique du blessé.
Huit heures d’opération et deux nuits de veille
À l’arrivée, pas le temps de souffler. Notre équipe vétérinaire a mené une longue intervention d’environ huit heures pour soigner, suturer et maîtriser les séquelles visibles d’un traumatisme qu’aucun animal ne devrait jamais subir.
Mais la médecine d’urgence ne se limite pas aux heures passées sur la table d’opération. L’après est tout aussi important et déterminant : surveillance constante, thérapie antidouleur, contrôle de l’hydratation, régulation de la température corporelle, et présence apaisante dans l’obscurité afin que la peur ne prenne pas le dessus.
Durant ces heures critiques, nous sommes restés au chevet de la blessée. Des membres de l’équipe ont dormi auprès de la pouliche afin qu’elle ne se réveille pas seule et apeurée. Nous nous sommes relayés, et avons procédé à des contrôles permanents, tout en adaptant le traitement. Nous nous efforcions de lui apporter non seulement un soutien médical, mais aussi une sécurité affective. Au fond, c’était juste un bébé qui avait besoin d’une présence chaleureuse.
Elle a surmonté la première nuit. Puis la deuxième.
Au fil des heures, nous avions acquis suffisamment d’espoir pour lui donner un nom : nous l’avons baptisé Mila, abréviation de milagro (« miracle » en espagnol). De ce fait, avoir survécu si longtemps avec des blessures aussi graves tenait du miracle.
L’issue que nous redoutions
Puis l’état de Mila s’est soudainement aggravé, et elle est morte très rapidement. Dans le cas de traumatismes aussi graves, l’ampleur des lésions internes n’est pas toujours décelée à temps, bien que toutes les étapes aient été respectées. C’est une des réalités les plus délicates du travail de sauvetage : malgré une prise en charge rigoureuse, l’organisme ne parvient pas à récupérer.
Nous étions épuisés, profondément tristes, et nous avons pleuré Mila.
Le plus important, c’est qu’elle n’a pas succombé à l’endroit où on l’avait laissée.
Mila n’est pas morte dans la souffrance, abandonnée au fond d’un fossé sans que personne ne la remarque. Elle s’est éteinte entourée de médecins et de personnes qui l’ont accompagnée avec bienveillance et amour jusqu’à son dernier souffle.
Ce que Mila nous a enseigné
Cette histoire, aussi douloureuse qu’elle soit, illustre ce que peut accomplir une prise en charge immédiate et bien organisée – même si elle ne peut tout changer.
Elle révèle aussi une réalité structurelle à laquelle nous sommes sans cesse confrontés : de nombreuses communautés traitent encore les chevaux comme des outils de travail et non comme des êtres doués d’intelligence et sensibilité. En cas d’accident, d’abus ou d’abandon, les dispositifs d’intervention publiques sont souvent morcelés, et les animaux en paient le prix. Voilà pourquoi notre travail est essentiel. Notre mission ne se limite pas au sauvetage, elle vise aussi à éduquer, sensibiliser, prévenir et créer sur le long terme des collaborations avec les communautés locales, afin que les chevaux soient d’emblée considérés comme des individus ayant des besoins, des vulnérabilités et une dignité.
Dans des cas comme celui de Mila, les bonnes intentions ne suffisent pas. Il faut disposer de moyens d’intervention conséquents : véhicules en état de marche, personnel formé, stocks d’urgence, faculté de coordination et capacité à parcourir de longues distances sans hésitation.
L’existence du sanctuaire Equidad est une nécessité
Le cas de Mila nous rappelle qu’un sanctuaire pour les chevaux n’est ni un projet abstrait ni un endroit symbolique. C’est une entreprise concrète : une équipe capable de se mobiliser, un lieu d’accueil, des spécialistes en mesure de réaliser des opérations chirurgicales de plusieurs heures et un personnel prêt à dormir, à même le sol, pour qu’un poulain apeuré se sente apaisé dans son ultime combat.
Même si l’histoire de Mila est profondément triste, nous nous devions de la partager car elle révèle un aspect fondamental : sans notre sanctuaire Equidad, Mila aurait succombé seule et dans la souffrance au fond d’un fossé. Elle ne reviendra pas à la vie pour autant, mais cet accompagnement a donné une toute autre dimension à ses dernières heures sur cette terre.
Et c’est bien pour cela que nous continuons…