08.10.2026
Leïla Ezzat

Saltwatta Roots : un vent d’espoir pour la mer des Caraïbes

Au cœur de la mer des Caraïbes, l’archipel colombien de San Andrés, Providencia et Santa Catalina émerge d’un monde marin d’une richesse exceptionnelle : la réserve de biosphère Seaflower, l’une des plus vastes au monde, reconnue par l’UNESCO. Pourtant, ce patrimoine commun à six pays est aujourd’hui fragilisé par le tourisme de masse, la pollution, la surpêche, le changement climatique et les différends territoriaux. Avec Saltwatta Roots, la Fondation Franz Weber œuvre à faire émerger une autre voie : réunir pêcheurs, communautés raizales et afro-caribéennes, scientifiques et responsables politiques autour d’une gouvernance partagée de ce « maritorio » sans frontières naturelles. Une initiative porteuse d’espoir pour la Caraïbe sud-occidentale, et un modèle pour les océans du monde : une seule mer, un avenir commun.

Au cœur des Caraïbes : la réserve de biosphère « Seaflower »

Au cœur de la mer des Caraïbes, l’archipel de San Andrés, Providencia et Santa Catalina s’inscrit dans la réserve de biosphère Seaflower, reconnue par l’UNESCO depuis 2000. Sur près de 180’000 km², mangroves, herbiers marins et récifs coralliens composent l’un des plus vastes et des plus précieux sanctuaires marins de l’hémisphère nord, abritant plus de 2’500 espèces.

Malgré cette richesse, l’archipel fait face à des défis majeurs: tourisme de masse et surpopulation, surpêche, pollution généralisée, changement climatique, introduction d’espèces invasives, maladies coralliennes. Par ailleurs, cette mer n’appartient pas à un seul Etat : la Colombie, le Nicaragua, le Costa Rica, le Panama, le Honduras et la Jamaïque. Autant de menaces – et de frontières – qui appellent à une gouvernance régionale partagée du « maritorio ».

Un équilibre insulaire bouleversé

Bien avant de devenir une destination touristique, San Andrés vivait au rythme de la mer. Dès le milieu du XIXe siècle, un régime de port franc permettait aux communautés d’échanger librement leurs produits avec les territoires voisins de la Caraïbe. La pêche artisanale, la culture de la noix de coco et les terres familiales formaient alors le socle d’une économie insulaire, ancrée dans les pratiques maritimes et portée par les communautés raizales, peuple afro-caribéen originaire de l’archipel. La protection du milieu marin ne constituait pas encore un objectif politique : elle était profondément inscrite dans les savoirs, les pratiques et le mode de vie de la population.

Cet équilibre s’est progressivement rompu après 1945. La taxation des exportations de noix de coco, puis l’instauration officielle du port libre en 1953, ont réorienté l’économie vers le tourisme et le commerce de produits importés. Les activités traditionnelles ont reculé, tandis que les visiteurs et les nouveaux habitants affluaient. Kent Francis, figure du peuple raizal et premier gouverneur de l’archipel, décrit cette bascule : l’économie locale – agriculture, noix de coco et pêche – a été déplacée au profit d’un commerce destiné aux visiteurs de passage. En 75 ans, dit-il, la santé environnementale a décliné tout comme le comportement des gens et leur rapport à l’environnement changé. La surpopulation et le développement d’un modèle économique tourné vers la consommation ont ainsi fragilisé à la fois la nature, l’autonomie des communautés et leur patrimoine maritime.

Un mer partagée – des frontières qui la morcellent

La nature ne connaît pas de frontières. En 2012, pourtant, la Cour internationale de justice (CIJ) redessine la frontière maritime entre la Colombie et le Nicaragua. La réserve Seaflower – originellement sous l’égide de la Colombie – se trouve morcelée entre plusieurs pays qui n’appliquent pas les mêmes mesures de protection. La Colombie perd environ 80’000 km² d’espace maritime. Depuis, CORALINA, l’autorité environnementale colombienne chargée de la réserve, ne peut plus intervenir dans une grande partie de cet écosystème qu’elle protégeait jusqu’alors. Pour Kent Francis : « Les frontières sont devenues des murs au lieu d’espaces ouverts permettant la coopération »

Cette division a des conséquences très concrètes. Les pêcheurs artisanaux rencontrent davantage de difficultés pour accéder à leurs zones de pêche traditionnelles, tandis que les activités illégales sont difficiles à surveiller. Surtout, les règles diffèrent fortement d’un pays à l’autre : certaines techniques de pêche destructrices, interdites en Colombie, demeurent autorisées ailleurs. Or les poissons, les courants circulent sans passeport et ignorent ces frontières. Les dommages causés dans les eaux d’un État peuvent ainsi compromettre les efforts de conservation de toute la région.

Protéger Seaflower exige donc de dépasser les différends politiques et de construire des règles communes. C’est précisément l’ambition de Saltwatta Roots, la campagne menée par la Fondation Franz Weber sur place : permettre aux communautés qui vivent de cette mer de défendre ensemble leur patrimoine naturel.

Saltwatta Roots : protéger la mer avec ses peuples

Née en 2019 à l’initiative du peuple raizal en collaboration avec la Fondation Franz Weber, Saltwatta Roots part d’une conviction simple : l’avenir de la mer doit se construire avec celles et ceux qui en vivent et la protègent depuis des générations. L’initiative réunit ainsi les communautés afro-caribéennes et côtières de Colombie, du Nicaragua, du Costa Rica, du Panama, de la Jamaïque et du Honduras, puis crée des passerelles avec les scientifiques, les associations locales et les autorités politiques. À terme, elle ambitionne de faire reconnaître une réserve de biosphère transfrontalière, à la mesure de l’unité écologique, culturelle et historique de la région.

En sept ans, Saltwatta Roots a transformé cette vision en un véritable réseau régional. Les Rencontres créoles organisées à San Andrés en 2021 puis à Cahuita, au Costa Rica, en 2022 ont permis aux communautés de partager leurs expériences et de définir leurs priorités. De ces échanges est né, en 2022, le Manifeste afro-caribéen, signé par six peuples de la région. Son message est essentiel : protéger la mer, c’est aussi préserver les cultures, les savoirs et les moyens de subsistance de ses gardiens. L’initiative a également accompagné le projet d’autogouvernement du peuple raizal, qui reconnaît officiellement la notion de maritorio, et contribué à la création de la Confédération des peuples de la Caraïbe sud-occidentale.

Ce travail patient reste souvent invisible : écouter, créer des liens, organiser des rencontres et bâtir la confiance au-delà des frontières. Pour Mateo Córdoba, coordinateur de Saltwatta Roots et représentant de la FFW en Colombie, c’est pourtant là que réside la force de la campagne. Saltwatta Roots n’entend pas parler à la place des peuples, mais leur offrir une plateforme vivante pour se rencontrer, s’organiser et faire entendre ensemble leur voix.

Faire naître le changement sur le terrain

La prochaine étape se jouera d’abord dans l’eau et sur les rivages. Saltwatta Roots envisage de mettre en œuvre des projets de conservation communautaire : restaurer des récifs coralliens dégradés, former des pêcheurs à la gestion du poisson-lion (une espèce invasive qui décime les poissons récifaux) et créer un lieu de rencontre et de partage pour les pêcheurs artisanaux, pour favoriser la transmission des savoirs et l’élaboration de solutions communes. Ces premiers projets doivent donner une réalité tangible à la coopération régionale : restauration de récifs, amélioration de la gestion des espèces invasives, communautés à nouveau actrices de l’avenir de leur mer. Saltwatta Roots continuera parallèlement à rapprocher les communautés séparées par la frontière entre la Colombie et le Nicaragua. Tandis que les deux États négocient encore, pêcheurs, scientifiques et représentants locaux doivent pouvoir dialoguer, comparer leurs pratiques et agir ensemble, de part et d’autre de la frontière, sur les ressources qu’ils partagent. Car gérer une zone de pêche d’un côté de la frontière ne suffit pas si la surpêche ou la pollution se poursuivent de l’autre.

Une seule mer, un avenir commun

Avec la Fondation Franz Weber, Saltwatta Roots soutient les communautés qui construisent déjà cette gouvernance partagée. L’archipel de San Andrés, Providencia et Santa Catalina a beaucoup à nous enseigner : laboratoire éco-socio-politique, frontières poreuses, diversité culturelle, pressions sur la biodiversité, il vit depuis des décennies des crises que le monde découvre aujourd’hui. Une gouvernance marine régionale ici, c’est aussi protéger les océans – et ceux qui en vivent – ailleurs. Une seule mer, un avenir commun.

Partager