04.07.2022
Clarisse Novel

La migration des oiseaux au Col de l’Escrinet

Situé au coeur de l’Ardèche, entre Privas et Aubenas, le Col de l’Escrinet culmine à 789 mètres d’altitude. Moins haut que les autres cols alentours, cet entonnoir situé à l’extrémité de la vallée d’Aubenas est un point de passage stratégique lors de la période de migration prénuptiale. Ainsi, chaque printemps, des centaines de milliers d’oiseaux migrateurs passent ce col, offrant aux visiteurs un spectacle incroyable, grâce à une très bonne proximité d’observation et à un panorama à 120°.

Cet endroit, qui fait désormais la joie des amateurs de faune sauvage et des passionnés d’oiseaux, n’a pas toujours été le havre de paix qu’il est aujourd’hui. A l’aube du 21ème siècle, «le col est aux mains d’innombrables braconniers qui tirent, en plein ciel, sous les yeux même des autorités, des milliers d’oiseaux migrateurs». Dès 1995, les comptages de la FRAPNA (Fédération régionale des associations de protection de la nature rhônalpine) et de la LPO (Ligue de protection des oiseaux) deviennent impossibles: la situation devient dangereusement ingérable pour les protecteurs de la nature. Tous ceux qui tentent de s’opposer aux braconniers deviennent leur cible: quand ils tentent de suspendre la chasse, les élus locaux reçoivent des couronnes mortuaires. Quant aux agents de l’État chargés de constater les infractions, ils sont tout simplement séquestrés par les chasseurs extrémistes, et voient régulièrement leurs véhicules détériorés. Désespéré, le collectif «Escrinet Col libre» décide alors de faire appel à la Fondation Franz Weber (FFW) et à son célèbre président.

Mars 2001: Franz Weber fait basculer le rapport de force
Minutieusement préparée, la venue de Franz Weber sur le col en mars 2001, avec son épouse Judith et sa fille Vera, ne laisse rien au hasard: il faut frapper vite et fort. Accompagnée de journalistes venus de tous horizons, la famille Weber marche aux côtés d’Allain Bougrain Dubourg (LPO), de Frédéric Jacquemart (FRAPNA) et de Pierre Athanaze (Centre ornithologique Rhône-Alpes; CORA). C’est un succès: grâce à la médiatisation de cette rencontre et au charisme de ses protagonistes, l’affaire obtient rapidement un retentissement international.

C’est le début d’un long combat pour la Fondation Franz Weber, qu’elle va mener tambour battant. En justice, elle conteste la rétrocession des terrains du col par la SAFER (société d’aménagement foncier et d’établissement rural) à la fédération des chasseurs. En 2007, la plus haute Cour française lui donne raison! Seule déception: en 2012, le bâtiment où la FFW envisageait de créer la «Maison de l’Oiseau», est rétrocédé par la SAFER à la communauté de communes pour permettre la vente de produits locaux. La SAFER a parié sur le mauvais cheval: à l’heure où sont écrites ces lignes, le local n’est ni restauré ni occupé! Mais il en faut plus pour décourager la FFW, qui continue à gagner du terrain, malgré ce revers: discrètement, elle achète une parcelle de terrain idéalement située sur le col pour le comptage. Et malgré les menaces et les destructions matérielles, les inventaires reprennent enfin.

Soutien continu
Après toutes ces années, la FFW est toujours à nos côtés. En soutenant financièrement nos animateurs et en fournissant le matériel optique nécessaire aux observations, la FFW est devenu notre partenaire incontournable pour la protection de ce territoire et de ses occupants. C’est grâce à cela si le col de l’Escrinet a pu redevenir un havre de paix pour la migration prénuptiale: depuis 2010, plus aucun coup de feu ne vient perturber le passage des oiseaux au mois de mars.

C’est pourquoi en 2019, la LPO se devait de rendre un dernier hommage à feu Franz Weber, en plantant un jeune mûrier en son honneur au Col de l’Escrinet qu’il chérissait tant. Si des milliers d’oiseaux migrateurs peuvent y voler à nouveau, c’est bien grâce à lui!

Suivi méticuleux
Voilà maintenant une trentaine d’années que des ornithologues passionnés comptent les oiseaux migrateurs de mi-février jusqu’à mi-avril. Ce suivi est régi par un protocole strict: il s’agit de repérer, identifier et compter les oiseaux ayant une trajectoire migratrice. Les recherches doivent s’effectuer du lever au coucher du soleil, sans relâche. Les passereaux bénéficient d’un traitement spécial: ils sont repérés à l’oeil nu et identifiés aux jumelles alors que les autres oiseaux sont repérés aux jumelles puis identifiés à l’aide d’une longue-vue. Les données inscrites durant la journée sur un carnet sont ensuite enregistrées tous les soirs sur le site www.migraction.net. Cette méthode est intense, car elle oblige les observateurs à rester concentrés durant de nombreuses heures. Elle nécessite aussi une bonne capacité de reconnaissance des rapaces en vol ainsi qu’une bonne reconnaissance des cris des passereaux. Il convient donc, pour les observateurs, de se relayer régulièrement pour alterner les moments de repos avec les observations.

Lieu de passage privilégié
Depuis la reprise des comptages, nous avons le plaisir de constater qu’une multitude d’espèces franchit le col chaque année: en moyenne, plus de 120 espèces d’oiseaux y sont comptabilisées chaque année! Les plus nombreux sont les pinsons des arbres, avec plus de 150 000 individus en moyenne, puis les mésanges bleues, les étourneaux sansonnets, les bergeronnettes grises et printanières, les pigeons ramiers et colombins. Nos observateurs signalent également des rapaces, tels que les buses variables, les milans noirs et royaux, les éperviers, et autres faucons, busards et balbuzards. Parfois, nous avons même le plaisir de constater la présence de quelques espèces moins habituelles dans ce secteur telles que les grues cendrées, les cigognes blanches ou encore les mouettes rieuses…

Si nous nous félicitons de la présence d’une telle diversité, le Col de l’Escrinet est en outre un site de référence nationale pour la migration des passereaux: ici, leurs effectifs font partie des plus importants de France lors de la migration de printemps.

Forte augmentation de la migration prénuptiale au printemps 2022
Cette année, le suivi a débuté le 19 février et s’est terminé le 23 avril, permettant aux salariés et bénévoles de la LPO Auvergne-Rhône-Alpes d’étudier les espèces migratrices et leurs effectifs.

Au total, 318 196 oiseaux ont été comptabilisés, parmi lesquels:

  • 10 260 colombinés (pigeons et ourterelles)
  • 3 434 non passereaux (oiseaux des zones humides tels que les hérons, cigognes ou grues)
  • 296 417 passereaux (pinsons, hirondelles, martinets, mésanges, pipits, bruants, roitelets…)
  • 7 960 rapaces (faucons, milans, busards, circaètes…)

Ce résultat, spectaculaire comparé à celui de la saison 2021 où seuls 183 244 oiseaux avaient été observés, s’explique par le fait que le suivi de l’année dernière n’avait débuté que le 1er mars, soit près de 15 jours plus tard qu’en 2022. Ce décalage de 15 jours fait toute la différence: en effet, certaines espèces, tels que les étourneaux, les grues, les pigeons colombins, un certain nombre de pinsons, de buses et de milans royaux, migrent majoritairement au mois de février. Ces excellents chiffres, tout positifs qu’ils soient, sont donc à relativiser, même si les observateurs notent que 2022 est une année particulièrement riche en quantité d’oiseaux et en diversité d’espèces.

En effet, un grand nombre d’oiseaux se sont retrouvés bloqués en Espagne durant les 20 premiers jours de mars à cause de fortes chutes de pluie. Ainsi, lorsque le passage s’est ouvert dans les Pyrénées, les oiseaux sont arrivés en masse sur les sites de migration. Ainsi, la pluie a certainement fait dévier vers le Col de l’Escrinet des oiseaux que l’on voit rarement, voire jamais, ce qui expliquerait cette grande diversité de passage durant cette saison.

Les salariés et bénévoles de la LPO Auvergne-Rhône-Alpes ont ainsi eu le privilège d’observer 11 bruants ortolans, 8 merles à plastron, 6 hirondelles rousselines, 5 canards souchets, 5 rémiz pendulines, 4 busards pâles, 4 aigles bottés, 2 harles bièvres, 2 loriots d’Europe, un héron garde-boeuf, un aigle de Bonelli, une locustelle tachetée et un tichodrome échelette. 2022 est également l’année de quelques premières observations d’individus isolés: élanion blanc, pic mar, cisticole des joncs, crave à bec rouge et moineau cisalpin. Deux aigles ont également été observés, probablement un pygargue à queue blanche et un aigle pomarin. Enfin, certaines espèces ont battu des records pour cette saison: on comptabilise par exemple 1384 éperviers d’Europe, 777 busards des roseaux, 641 milans royaux, 609 pipits spioncelles, 228 geais des chênes et 4 aigles bottés.

Sensibilisation et avenir: ensemble, on va plus loin!
Les suivis au Col de l’Escrinet sont ouverts au public pendant toute la saison d’observation, notamment lors des journées «tête en l’air», organisées les week-ends. Riches en animations, prêt en de matériel optique, et en documentation, ces journées permettent de sensibiliser de façon ludique le grand public à la richesse ornithologique du territoire. En 2022, 555 visiteurs, dont 12 élèves de primaire et 19 élèves du BTS (Brevet de technicien supérieur) Gestion et Protection de la nature d’Aubenas, sont passés sur le Col pour y découvrir la richesse de sa faune aviaire.

La LPO Auvergne-Rhône-Alpes tient à remercier les bénévoles qui sont venus soutenir le suivi, compter les oiseaux et sensibiliser les visiteurs sur le site. Sans eux cette saison n’aurait pas eu la même saveur! L’association remercie également la Fondation Franz Weber pour sa confiance et son soutien depuis de nombreuses années.

© Rémi Métais

© Redha Tabet