Les tortues étaient déjà présentes sur la Terre des millions d’années avant l’apparition de l’homme. Elles ont survécu au passage du temps, aux changements climatiques et à tous les bouleversements qui ont affecté notre planète. Aujourd’hui, pourtant, elles sont menacées de disparition en raison des activités humaines. Le centre de sauvetage des tortues, San Acan, de la Fondation Franz Weber (FFW) offre un espoir aux tortues terrestres en Argentine.
Des animaux très anciens, des symboles universels
Peu d’espèces animales inspirent un tel sentiment de permanence. Les tortues terrestres parcourent la Terre depuis près de 230 millions d’années, à une époque où les continents, les écosystèmes et les formes de vie différaient profondément de ceux que nous connaissons aujourd’hui.
C’est peut-être pour cela que les tortues ont toujours occupé une place à part dans les cultures du monde entier. Elles sont un symbole de longévité, de patience, de stabilité, de protection et d’équilibre. Dans de nombreuses traditions, leur carapace est l’image de la sécurité, leur lenteur, celle de la sagesse des cycles longs, et leur force de résistance, la marque d’une solidité tranquille. Elles font partie des histoires, des légendes et de la mémoire collective de l’humanité.
Dans leur habitat, les tortues terrestres jouent également un rôle écologique essentiel. Par leurs déplacements, leur alimentation et leur interaction constante avec le sol, elles participent à la dispersion des graines, à l’aération et au mélange des terres, ainsi qu’à la régénération de la végétation. Leur disparition ne représenterait pas seulement la perte d’une espèce emblématique : elle fragiliserait tout un équilibre écologique façonné au fil de millions d’années.
Une tortue de l’extrême sud
En Amérique du Sud vit une espèce singulière : la tortue du Chaco, également appelée tortue d’Argentine (Chelonoidis chilensis). Elle détient un record remarquable : celui d’être la tortue terrestre vivant sous les latitudes les plus australes de la planète.
Les recherches scientifiques menées sur son origine ont révélé qu’elle est aujourd’hui la plus proche parente des célèbres tortues géantes des îles Galápagos. Contrairement à ces dernières, la tortue du Chaco évolue dans les paysages arides et ouverts du Gran Chaco et des régions voisines. Son existence est intimement liée au sol, à la végétation, au climat et aux cycles naturels qui rythment ces territoires.
La tortue terrestre argentine figure depuis 1975 à l’Annexe II de la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (CITES). Si ce traité contrôle le commerce international, il ne suffit pas à empêcher les captures illégales à l’intérieur des pays concernés. Depuis 1966, l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) estime que cette espèce est « en danger » d’extinction. Avec la disparition de son habitat et la pratique du commerce illégal, il est probable qu’elle figurera parmi les espèces « en danger critique » à partir de 2026.
Le sauvetage ne suffit pas
La tortue d’Argentine fait partie des espèces les plus touchées par le commerce illégal des animaux de compagnie. Des milliers d’animaux sont arrachés à leur environnement naturel et transportés dans des conditions extrêmement précaires : entassées, privées d’eau, de nourriture appropriée ou de soins médicaux. Beaucoup meurent avant d’avoir atteint leur destination. D’autres survivent des années dans des cours, des caisses, sur des terrasses ou dans des jardins urbains, loin des sols, des conditions climatiques et des bienfaits de leur habitat naturel.
Ces dernières années, la prise de conscience croissante de cette problématique, ainsi que le renforcement des contrôles menés par les autorités, ont entraîné une augmentation du nombre de saisies. Mais une fois les animaux confisqués, que deviennent-ils ?
Sauver un animal ne suffit pas sans lieu d’accueil approprié. En Argentine, les tortues saisies se heurtent souvent à une seconde tragédie : le manque de centres spécialisés disposant des infrastructures et des capacités nécessaires pour les accueillir, leur prodiguer des soins vétérinaires adaptés et, lorsque cela est possible, les réintroduire dans leur milieu naturel. Faute de structures adéquates, beaucoup demeurent durablement en captivité, sans véritable perspective de retour à la vie sauvage.
C’est précisément là que la Fondation Franz Weber a choisi d’intervenir, en transformant ce manque de structures adaptées en une véritable opportunité de protection et de réhabilitation pour ces animaux remarquables.
San Acan : une réponse concrète
Une possibilité unique en son genre s’offre à la Fondation Franz Weber au Sanctuaire Equidad : un terrain situé à l’intérieur de l’aire historique d’expansion de l’espèce, une équipe expérimentée en matière de protection des animaux et de la nature, de soins vétérinaires et de gestion de la faune sauvage, et la conviction que la protection des individus ne peut être dissociée de celle de leur habitat.
C’est ainsi qu’est né San Acan, le premier centre argentin spécialisé dans la protection des tortues terrestres indigènes. Né de trois années de préparation et de planification technique, le projet est aujourd’hui entré dans sa première phase de construction. Celle-ci prévoit près de 60’000 mètres carrés d’espaces naturels dédiés à la réhabilitation, ainsi que des installations spécialisées pour la quarantaine et les soins vétérinaires. À terme, le centre pourra accueillir jusqu’à 5’000 tortues, selon une approche fondée sur l’évaluation clinique, la réhabilitation et la recherche de la meilleure solution pour chaque animal.
Tout est pensé en fonction des besoins propres à chaque animal. Dès leur arrivée, les tortues sont prises en charge dans une zone d’accueil et de quarantaine, où l’équipe vétérinaire évalue leur état de santé, leurs blessures et leurs perspectives de rétablissement. Les animaux pouvant être réhabilités sont ensuite installés dans de vastes espaces naturels reproduisant au plus près leur habitat d’origine, avec des sols, une végétation, des conditions climatiques et des cycles naturels similaires. Cet aspect est essentiel : San Acan n’a pas vocation à maintenir les tortues dans un environnement artificiel, mais à leur permettre de retrouver leurs comportements naturels, de se renforcer et de réapprendre progressivement à vivre dans la nature.
Les tortues prêtes au retour sont relâchées, tout en demeurant sous observation. En revanche, les animaux incapables de regagner la nature en raison d’une longue captivité, de problèmes de santé ou de la perte de leurs capacités de survie trouvent à San Acan un refuge durable. Un endroit généreux, proche de la nature et conçu pour leur offrir une existence digne.
San Acan – Le guide de l’eau
Le nom « San Acan » a été choisi avec Pablo Reyna, une personnalité importante de la communauté camiare, qui vivait autrefois dans les montagnes de Córdoba. Sa contribution a permis de créer des liens entre le projet et la mémoire culturelle de la région. San Acan signifie « protecteur du fleuve » ou « guide de l’eau ». Une image associant la protection, la nature et l’identité locale.
Un projet ambitieux et une responsabilité longtemps refoulée
San Acan est un projet ambitieux, mais profondément nécessaire. Pendant des décennies, les tortues du Chaco ont été arrachées à la nature pour alimenter le commerce des animaux de compagnie. Or, chez une espèce à la longévité exceptionnelle et au rythme de reproduction lent, chaque individu perdu fragilise davantage des populations déjà menacées.
Avec San Acan, la Fondation Franz Weber veut offrir à des milliers de tortues une véritable chance de réhabilitation et de protection, afin qu’une saisie ne marque plus la fin de leur histoire, mais le début d’un retour possible à la vie naturelle.
Présentes sur Terre bien avant l’être humain, les tortues ont traversé les âges et accompagné l’histoire du vivant. Aujourd’hui, il nous appartient de les protéger et de leur permettre de poursuivre leur chemin, lentement mais sûrement.