Fin mars 2026, Maya et Rosy, deux éléphantes d’Afrique, ayant partagé presque toute leur vie ensemble, ont été transférées du zoo de Bâle vers deux établissements distincts en France. Présentée par le “Zolli” comme une réponse à la détérioration de leurs relations après la mort de la femelle Heri, cette décision soulève de sérieuses questions. Une équipe de la FFW s’est rendue à Peaugres et à Amnéville afin d’évaluer les conditions d’accueil et la dynamique sociale des éléphantes.
Soucieuse du sort des éléphantes Rosy et Maya après leur transfert depuis Bâle, la FFW a dépêché en mai 2026 une équipe conduite par le Dr Keith Lindsay, biologiste de renommée internationale et spécialiste des éléphants, afin d’évaluer leurs nouvelles conditions de vie en France.
Si le transfert de Maya offre une amélioration relative par rapport à Bâle, celui de Rosy apparaît beaucoup plus préoccupant. Dans les deux cas, une question demeure : cette décision a-t-elle été prise pour le “bien-être” des éléphantes, ou pour les besoins du zoo avant tout ?
Transfert à Peaugres : une amélioration relative pour Maya
Le transfert de Maya, la plus « réservée, mais aussi la plus sereine » des deux selon le Zolli, a eu lieu le 24 mars 2026 en direction du Wow Safari Peaugres. Elle y a rejoint deux éléphantes d’Afrique : Kenya (env. 38 ans, originaire du Zimbabwe, arrivée en 2009 après avoir été exploitée pendant des années par l’industrie du cirque), et Ettie (58 ans, originaire du parc national Kruger, arrivée en 1992).
Notre équipe – composée du Dr. Keith Lindsay, a relevé plusieurs points encourageants: un espace plus grand permettant des comportements plus naturels, dont une zone humide où les éléphants peuvent s’immerger et brouter de la végétation fraîche. Toutefois, malgré la superficie du parc (80 hectares), l’espace dédié reste limité. L’enclos, majoritairement composé de terre battue, ne comporte aucune zone ombragée – une contrainte en période de fortes chaleurs, d’autant que les éléphantes semblent obligées de demeurer à l’extérieur pendant la journée.
L’état physique des éléphantes est contrasté. Ettie, la plus âgée, est maigre et présente des signes marqués de vieillesse. Kenya, à l’inverse, semble en surpoids et démontre un comportement stéréotypé (head bobbing) devant la porte de l’étable, signe de stress, et frustration de ne pouvoir entrer, se nourrir ou interagir librement. Maya, récemment transférée présente des sécrétions, comme les deux autres éléphantes, au niveau des glandes temporales – indicatives d’un stress. Leur dynamique sociale, enfin, apparaît fragile. Ettie s’isole et évite le contact avec les deux autres éléphantes. Quant à Maya, elle tente de se rapprocher de Kenya sans réponse positive apparente. « Elles ne semblent pas entretenir de relation très amicale. Elles tendent plutôt à s’éviter et maintiennent une distance presque identique entre les trois. » relève Dr. Keith Lindsay. Or, chez les éléphants, et particulièrement chez les femelles, la dynamique sociale reste essentielle au bien-être de l’animal.
Transfert vers Amnéville : un recul alarmant pour Rosy
Rosy a été transférée au Zoo d’Amnéville le 26 mars, au nord de Metz. Les infrastructures dédiées aux éléphants y sont particulièrement décevantes : un espace extérieur (environ 2 000 m²) réduit par des îlots arborés offrant peu d’ombre, un sol dénué de végétation fraîche, un enrichissement minimal, un bassin très étroit, et un enclos intérieur vétuste, comparable à celui du Zoo de Bâle. L’établissement, contigu à un complexe hôtelier et à un casino, est davantage orienté vers l’expérience des visiteurs que vers la création d’un espace adapté à la conservation et aux besoins des animaux.
Contrairement à Maya, Rosy ne cohabite qu’avec une seule éléphante, Inga, depuis le décès « soudain » de l’éléphant mâle Niko en décembre 2025. Inga est issue d’un cirque au Portugal et est arrivée à Amnéville en 2018. Âgée d’une quarantaine d’années, elle présente un état physique particulièrement préoccupant, conséquence probable de mauvais traitements subis par le passé; ruptures cartilagineuses aux deux oreilles, cicatrices sur le flanc gauche, maigreur marquée, difficultés à se déplacer, comportement stéréotypé. « Elle s’est approchée de l’enclos intérieur au moins une heure avant l’heure d’ouverture de celui-ci… et hochait la tête de haut en bas, en anticipation du stress », rapporte le Dr Lindsay.
À ses côtés, Rosy présente un physique plus avantageux – avec un certain surpoids. Elle s’adapte progressivement à son nouvel environnement et tente d’interagir avec Inga dans l’enclos extérieur, sans réel retour positif. À 16 h, les éléphantes étaient invitées à l’intérieur pour une séance « d’enrichissement » davantage destinée aux visiteurs qu’à améliorer leur bien-être. Chacune manipulait une balle d’enrichissement alimentaire pour obtenir des “friandises”, dans leur enclos respectif. Un moment particulièrement frustrant pour Rosy. Pour le Dr. Lindsay : « L’enclos intérieur n’a pas de valeur en termes de bien-être des éléphants, et n’offre certainement pas ce qu’on pourrait considérer comme un enrichissement de l’environnement. »
Observations croisées
Dans les deux infrastructures, un étudiant en éthologie était présent afin de suivre les dynamiques comportementales des éléphants. Selon les informations recueillies, l’arrivée de Rosy a provoqué une réponse agressive d’Inga, pourtant décrite comme une éléphante soumise. A Peaugres, l’équipe a été informée qu’Ettie, l’éléphante la plus âgée, restait à l’écart depuis l’arrivée de Maya. Dans les deux cas, le personnel souligne que l’acclimatation des deux éléphantes se déroule progressivement, notamment par un accès graduel aux espaces partagés.
La gestion logistique avant le bien-être des éléphantes
Les deux zoos présentent des situations très contrastées. Le Wow Safari Peaugres propose une amélioration relative par rapport au zoo de Bâle, tout en restant insuffisant au regard des besoins sociaux, spatiaux et comportementaux des éléphants. Amnéville, en revanche, n’offre aucune amélioration pour Rosy, ni en termes d’infrastructures, ni en termes de liens sociaux – bien au contraire, Rosy a désormais tout perdu, même le lien avec celle qui a partagé sa vie depuis sa capture, tout bébé.
Selon un communiqué du Zoo de Bâle, datant du 15 avril 2026, « Maya et Rosy se sont bien acclimatées dans leurs zoos respectifs ». Les observations de notre équipe démontrent pourtant le contraire. Transférés d’un zoo à un autre, telles des pièces interchangeables, ces géants sociaux se retrouvent dans des groupes “anti-sociaux”, où l’évitement mutuel devient la norme et où les animaux perdent les seuls liens stables qu’il leur restait. Leur solitude est absolue.
Ce constat interroge la pertinence de séparer Maya et Rosy après tant d’années de vie commune, et révèle les priorités du Zoo de Bâle, qui vient d’accueillir trois nouvelles femelles, elles, capables de se reproduire. L’établissement bâlois affirme ainsi sa volonté de participer activement au programme d’élevage européen (EEP) de l’EAZA. Pourtant, le Zolli n’a enregistré aucune naissance réussie d’éléphant depuis 1992, soit trois décennies sans contribution à une soi-disant “population de réserve”. Dans ce contexte, le transfert de Maya et Rosy apparaît moins comme une décision motivée par le bien-être des éléphantes, que par une logique d’attractivité et de divertissement publique. Selon le Dr. Lindsay, «L’approche du zoo de Bâle est d’obliger les éléphants à s’adapter au zoo, et non d’adapter les conditions offertes par le zoo aux éléphants».
Informations partagées dans les deux zoos
Les informations partagées dans les deux zoos à destination des visiteurs sont scientifiquement lacunaires, limitées et infantilisantes. Ces panneaux informatifs biaisent la perception des adultes comme des enfants, déconnectant le public de la réalité vécue par les animaux en pleine nature.
Exemple à Amnéville : Henk, l’un des deux ours polaires du zoo, présente un comportement “répétitif” désigné par l’établissement sous le terme de “pacing”. Selon le panneau informatif, les allers-retours de l’animal autour du bassin ne traduiraient pas un mal-être mais le fait “qu’il lui manque un petit quelque chose pour pleinement exprimer tous ses comportements”. A ce jour, le zoo n’a pas encore trouvé de solutions pour remédier au comportement de Henk, un trouble apparemment déjà présent lors de son arrivée. Scientifiquement, il s’agit pourtant d’un comportement stéréotypé bien connu en captivité, indicatif d’un stress, de l’ennui et de la frustration. Le but est clair: divertir plus qu’éduquer ou sensibiliser – des objectifs pourtant revendiqués par la plupart des parcs animaliers. De même, très peu d’informations sont partagées et actualisées sur les actions entreprises par les zoos pour contribuer aux programmes de conservation – constat étonnant pour des structures se présentant comme acteurs majeurs de la conservation.