Dans le canton de Glaris, la société Swiss Blue Salmon SA désire construire une gigantesque ferme aquacole – sur des terrains encore vierges de toute construction. L’objectif ? Produire plus de 2’500 tonnes de saumon « Swiss made » par année, couvrant prétendument environ 10% de la demande nationale. Loin d’être « durable », une telle production implique des coûts énormes pour la nature, au mépris du bien-être animal.
L’enjeu de la production de saumon
Le poisson représente une source essentielle de protéines et de micronutriments pour plus de 3 milliards de personnes à travers le monde. Pourtant, les océans et les eaux continentales subissent une pression croissante liée à la surpêche, à la pollution et au changement climatique : plus d’un tiers des stocks halieutiques sauvages sont aujourd’hui surexploités. Face à une demande alimentaire croissante, le véritable enjeu n’est plus seulement l’exploitation des mers, mais la capacité à produire des protéines aquatiques, tout en préservant l’environnement.
L’aquaculture fournit environ la moitié des produits à base de poisson consommés par l’homme. Mais derrière des apparences de « durabilité » se cachent de nombreuses questions environnementales, particulièrement pour l’élevage d’espèces carnivores comme le saumon. Les élevages en cages ouvertes sont notamment accusés de polluer, de dégrader les milieux aquatiques et de menacer les populations sauvages, tandis que les systèmes en circuits fermés restent énergivores, consommateurs d’eau douce et producteurs de déchets. Le projet suisse « Blue Salmon » lance le débat sur les limites de l’élevage intensif de poissons carnivores.
Projet de ferme XXL Blue Salmon en Suisse
Longtemps réservé aux tables prestigieuses, le saumon sauvage est aujourd’hui fortement sous pression, ce qui favorise l’expansion de l’aquaculture (saumon dit « d’élevage »). En Suisse, les importations de saumon ont augmenté d’environ 25% entre 2012 et 2019, et la quasi-totalité du saumon y est importée, essentiellement d’élevages norvégiens et britanniques. Dans ce contexte, Swiss Blue Salmon SA prévoit, à Glarus Nord (GL), la construction de la plus grande exploitation aquacole du pays : une salmoniculture en circuit fermé représentant un investissement de 170 – 200 millions de francs, destinée à produire 2500 tonnes de saumon par an, soit environ 10% de la demande nationale.
Le projet Blue Salmon s’appuie sur des promesses ambitieuses de « durabilité », de « pureté » et de « bien-être animal ». Pourtant, derrière cette image se cache une tout autre réalité : l’installation implique une consommation énergétique élevée et prévoit de pomper l’eau du lac de Walen pour refroidir les infrastructures. Les rejets thermiques et biologiques potentiels pourraient affecter un écosystème sensible situé à proximité immédiate d’une zone naturelle protégée, Hüttenböschen-Seeflechsen.
Le saumon d’élevage consomme des poissons… sauvages
Au-delà des impacts locaux, l’élevage de saumon est globalement critiqué pour sa dépendance aux farines et huiles de poissons issues de pêcheries sauvages (environ 20% de la ration). Derrière l’image d’un rendement alimentaire élevé, comparé à la production de la viande, se cache une forte pression sur les petits poissons pélagiques (sardines, anchois, maquereaux ou harengs) capturés massivement pour nourrir les élevages aquacoles.
Une étude publiée en 2024 dans la revue scientifique Nature Food souligne les limites de ce modèle : il entre davantage de micronutriments essentiels (oméga-3, sélénium, iode, vitamines D et B12) dans la chaîne de production via les poissons sauvages qu’il n’en ressort finalement dans le saumon produit. Autrement dit, les petits poissons utilisés pour fabriquer les aliments aquacoles sont eux-mêmes plus nutritifs que le saumon d’élevage obtenu. Pour réduire cette dépendance, l’industrie remplace progressivement une partie des intrants marins par des protéines végétales, comme le soja, qui présente d’autres conséquences environnementales, comme la déforestation et la conversion des sols. “On ne produit pas de saumon d’élevage sans impacts environnementaux liés à son alimentation. Même si la part de poisson sauvage dans la ration diminue, tant que la production de saumon augmente, on finit quand même par utiliser plus ressources halieutiques sauvages, et c’est là que se situe le problème”, souligne le Dr. James Robinson, chercheur spécialiste en pêcheries et sécurité alimentaire à l’Université de Lancaster (Royaume-Uni) et dernier auteur de l’étude.
Bien-être animal
Le bien-être animal constitue un autre enjeu majeur, souvent relégué au second plan dans le débat sur l’aquaculture industrielle. Dans un rapport publié en 2025, l’ONG Compassion in World Farming International alerte sur les conditions de vie dans les systèmes d’élevage en circuit fermé (RAS). Les poissons y sont maintenus à des densités extrêmement élevées (en moyenne deux à trois fois supérieures à celles observées dans les cages flottantes en mer), avec pour conséquence une dégradation de la qualité de l’eau, une augmentation du stress et l’apparition de troubles comportementaux et physiologiques : perte d’appétit, ralentissement de la croissance, problèmes digestifs, voire cannibalisme.
Le rapport alerte aussi sur la vulnérabilité technique de ces installations entièrement artificialisées : panne de filtration, défaut d’oxygénation ou de dégazage peuvent entrainer, en quelques heures, des mortalités massives – parfois des centaines de milliers de poissons. A cela s’ajoutent le bruit permanent des pompes, l’absence d’environnement naturel et l’impossibilité pour les animaux d’exprimer leurs comportements essentiels. Or, les connaissances scientifiques actuelles démontrent que les poissons sont des êtres sensibles, capables de ressentir la douleur et la peur. Réduits à de simples unités de production dans des infrastructures industrielles fermées, ils demeurent les grands oubliés du débat sur le « saumon durable ».
L’heure du choix
En Suisse, Blue Salmon est actuellement dans une phase administrative décisive. Dans le délai de mise à l’enquête publique, plusieurs oppositions ont été déposées, notamment par l’association Fair Fish. Une pétition a été lancée. Il appartient désormais à la Municipalité de trancher…
La Fondation Franz Weber soutient les démarches des organisations locales et des particuliers qui s’opposent à ce projet. Au-delà des promesses technologiques et marketing, ce type d’installation soulève de graves questions éthiques et environnementales : souffrance animale, pression accrue sur les ressources marines sauvages et sur populations qui en dépendent, artificialisation des sols et consommation massive d’énergie.
Loin d’être « durable », l’élevage intensif de saumon menace notre environnement, nos paysages et porte atteinte au bien-être animal.
Le saumon : un poisson étonnant
Le saumon atlantique (Salmo salar) passe les deux à cinq premières années de sa vie dans sa rivière natale. Avant de partir vers la mer, son organisme s’adapte de l’eau douce à l’eau salée : ses branchies et son intestin se modifient afin qu’il ne se déshydrate pas. Après un à quatre ans passés en haute mer, il revient frayer dans sa rivière de naissance. La reproduction constitue généralement le dernier chapitre de son existence : seuls très peu de saumons (moins de 5 %) survivent aux épreuves de ce voyage.
Dans l’installation d’élevage prévue à Mollis, ce comportement naturel lui serait refusé : le saumon n’y vivrait qu’environ deux ans et passerait l’ensemble de sa courte vie en eau douce.
Références
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