11.07.2018
Alejandra Garcia

Après la tragédie, une victoire pour la cause animale

Des centaines de silhouettes faméliques aux sabots criblés de clous, marchant parfois sur trois jambes dans un océan de boue et d’excréments. Des corps gisants, aux blessures infectées, dévorées par les vers. Des animaux tellement affamés qu’ils en viennent à se battre entre eux. C’est à cette vision d’enfer que s’est retrouvée confrontée l’équipe argentine du sanctuaire Equidad de la Fondation Franz Weber en janvier dernier.

Alertée par l’APAN Salta, une association locale de protection des animaux, sur les conditions de vie épouvantables de près de trois cents
chevaux, ânes, mules, vaches et taureaux, qui croupissaient dans des enclos appartenant à la police de la province de Salta, au nord de l’Argentine, la Fondation s’est immédiatement investie.

Une bataille sur plusiers fronts
Malgré les 800 kilomètres qui séparaient le sanctuaire Equidad de Salta, où se trouvaient les animaux, nos équipes, de concert avec l’APAN, se sont rapidement organisées pour mettre en place un réseau de volontaires pour chaque jour nourrir et apporter les premiers soins à ces êtres en grande souffrance. La mission n’était pas simple: elle nécessitait une implication totale, à plusieurs niveaux.

Tout d’abord, il a fallu solliciter les services d’une entreprise afin de retirer les immondices qui jonchaient le sol. Dans le même temps, étant donné l’extrême maigreur et l’état de santé des équidés, il s’agissait de trouver des aliments de qualité et des médicaments. Dans cette démarche, le soutien de la Faculté vétérinaire de l’Université catholique de Salta, avec laquelle nous avons signé une convention a été précieux, tout comme les conseils avisés d’un ponte de la médecine vétérinaire équine, le docteur Ribotta.

Une fois ces premiers secours assurés, il s’agissait de mettre en place la bataille juridique: épaulés par un bataillon d’avocats, nous avons effectué les démarches afin que nous soient cédés les animaux. Tant que nous n’en n’étions pas propriétaires, le mandat accordé par les juges ne nous permettait pas de sortir les animaux de leur lieu de vie cauchemardesque. Seulement de les nourrir sur place.

Malveillance
Mais notre acharnement ne faisait pas l’unanimité. Le fait de nous rendre chaque jour au poste de police pour nous occuper des animaux a rapidement créé des tensions, exacerbées par des intérêts contraires: nous voulions sauver les bêtes, les officiers voulaient s’en débarrasser au plus vite et si possible, se faire de l’argent sur leur dos. Par le biais des juges, nous avons ainsi été alertés sur le fait que la police sapait non seulement nos efforts, en prétendant que nous ne nous faisions rien, mais tentait également d’organiser une vente aux enchères, dont l’ultime
point de chute aurait été l’abattoir.

Photos des animaux à l’appui, prouvant notre implication, certains juges ne se sont heureusement pas laissés duper par les accusations mensongères de la police à notre égard. Sur les huit juges de Salta, trois ont validé notre requête, nous accordant la propriété de cinquante chevaux. Ce statut nous a permis d’organiser une campagne visant à les faire adopter. Grâce à nos efforts, 14 chevaux ont ainsi trouvé des familles aimantes. Les autres ont été transférés dans notre sanctuaire.

Complications 
Mais la guerre n’était pas gagnée pour autant. Quelle ne fût pas notre consternation, le 31 juillet dernier, d’apprendre par le biais des médias, le projet de ventes aux enchères de trente-cinq chevaux restés aux mains de la police. Empêcher cette vente relevait du miracle mais nous avons tout tenté: épaulée par les avocats de l’APAN, notre équipe a commencé par rédiger une pétition à l’attention de la Cour de Justice, afin de l’alerter sur la fin tragique qui menaçait les chevaux. Le document soulignait également les risques sanitaires liés à la vente de chevaux en mauvaise santé et détenus dans des conditions d’hygiène déplorables, dépourvus de carnets de santé et non soumis à une quarantaine.

Une victoire historique
Notre document, présenté la veille de la vente aux enchères, nous laissait peu d’espoir pour une issue favorable. Nous nous étions donc préparés à assister impuissants à la vente aux enchères et à la filmer, afin de dénoncer jusqu’au bout le calvaire de ceux pour qui nous nous étions tant battus. C’est alors que le miracle eut lieu: en pleine nuit, la veille de la vente, la Cour de Justice a délibéré en faveur de nos protégés, suspendant la mise aux enchères et laissant dix jours aux juges pour leur trouver un propriétaire.

Les effets positifs ne se firent pas attendre: dans les jours suivants cette décision, les quatre juges réfractaires, enfin convaincus par la qualité de notre dossier comprenant les factures liées aux frais engagés, mais aussi des DVD et des photos attestant de la situation dans laquelle se trouvaient les chevaux avant et après notre intervention, décidèrent de nous en attribuer la propriété.

Cette décision, inédite pour la justice argentine, a créé un véritable précédent historique: c’est en effet la première fois que des juges sont revenus sur leurs propres décisions, en faveur du droit des animaux.

Cette prouesse nous vaudra d’être invités à présenter ce cas et nos méthodes de travail lors d’une prochaine conférence à l’Université catholique de Salta!

Mais le combat continue!
Plusieurs dizaines d’animaux doivent encore être évacués du bourbier infâme où ils sont prisonniers. Une fois cette étape franchie, nous pourrons proposer à la Cour de Justice une feuille de route afin qu’une telle situation ne se reproduise plus. Nous suggérons ainsi une modification du protocole policier appliqué aux animaux errants sur la voie publique et notamment le fait que, lorsqu’un animal est trouvé et que son propriétaire ne se manifeste pas dans les dix jours, il soit confié à des associations de protection animale qui se chargeront de son bien-être et de le faire adopter.

Car ce drame aurait pu être évité, si la municipalité de Salta avait suivi nos recommandations. Pour comprendre le problème, il est nécessaire
d’en comprendre la source: utilisés pour la collecte des déchets, les «chevaux-éboueurs» de Salta étaient le plus souvent soumis à un travail pénible et à de la maltraitance, menant à des saisies. Le problème est dès lors devenu un cercle vicieux: saisis sur ordre du tribunal, les chevaux sont devenus tributaires de son jugement. Laissant les malheureux animaux à la merci des agents de la paix, qui, dépassés par l’afflux d’équidés et partant du principe qu’ils ne leurs appartenaient pas, les ont laissé dépérir sur leurs terres. Le problème s’est aggravé en 2017, suite à la décision du maire de Salta d’interdire le recours aux animaux de bât pour la collecte des ordures. Privés de leur source de revenus, les charretiers, n’ayant plus les moyens d’entretenir leurs anciens partenaires, les ont progressivement abandonnés, venant grossir le cheptel d’équidés saisis par la police.

Nous avions pourtant conçu un plan, pour prévenir la précarité des familles, craignant que la perte de leurs revenus ne complique encore d’avantage les conditions de vie de leurs chevaux. Hélas, alors que la municipalité s’était engagée à suivre les recommandations de notre programme, «Basta de TaS!», elle n’a pas fourni suffisamment de triporteurs motorisés à substituer aux chevaux et donc maintenir l’emploi des
charretiers. Non seulement la mairie n’a fourni que cinquante motos, mais elle n’a pas récupéré les chevaux et n’a entreprit aucune politique de soutien aux familles.

Face à cette misère, le cas des chevaux de Salta est finalement devenu une victoire pour la cause animale et la justice en Argentine. Ceux qui coulent désormais des jours heureux au sanctuaire Equidad ou dans des familles aimantes doivent leur salut à la dévotion sans failles des volontaires et des avocats, qui chacun à leur niveau et bénévolement, se sont battus sans relâche. Nous les remercions de tout cœur. Et nous remercions nos chers amis et donateurs, car sans leur soutien précieux, cette fin heureuse n’aurait jamais été possible.

 

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