« Nos ancêtres ne détruisaient pas la beauté des paysages. Leurs bâtisses, leurs villages et leurs villes se caractérisaient par l’harmonie de leurs lignes et de leurs couleurs, par leur fusion parfaite avec le paysage », observait Judith Weber dans les années 1980. Avec un brin de provocation, elle ajoutait : « Pourquoi ne bâtissons-nous plus de belles villes aujourd’hui ? »
Cette question l’a amenée à réfléchir, puis à agir : « Je vois une ville en pensée », a-t-elle déclaré. «Elle n’est pas vouée à rester imaginaire, si nous la bâtissons nous-mêmes.»
Judith Weber s’est mise à dessiner, s’inspirant de Montalto, une localité des Alpes ligures, et de Manciano, en Toscane, deux villes moyenâgeuses à flanc de colline tournées vers le ciel, images d’une relation harmonieuse entre la nature et l’architecture. Il ne s’agissait pas pour elle de se cantonner à l’évocation d’un passé idéalisé ou de construire un décor de musée. Elle voulait renouveler la conception de la ville du Moyen Âge, bâtie sur une éminence, pour la projeter dans l’avenir.
Son idée, loin de se limiter à une chimère nostalgique, est devenue un modèle de contreprojet à la « dévoration des paysages ». Judith Weber a « effacé » sur une maquette de colline les dispositifs dont les villes modernes ont besoin, mais qui ont tendance à les défigurer : parkings, installations techniques, structures d’approvisionnement et d’évacuation. Et c’est sur les hauteurs que se déploie la vie à proprement parler avec les maisons, les jardins, les places, les arcades et les escaliers, les fontaines, les commerces, les écoles, les théâtres et les cafés.Â
Sa vision, matérialisée en 1989 sous la forme de la maquette Sonnenberg, Ville-Colline, réalisée avec les artistes Nicole et Paul du Marchie, tisse avec subtilité un lien entre beauté et raison. Cette ville n’est ni un retour à l’ère préindustrielle, ni un renoncement à la modernité. Au contraire, elle accueille le confort contemporain, tout en le reléguant à l’arrière-plan : la technique y occupe une place subalterne. La ville redevient ainsi lisible, harmonieuse et praticable.
Judith Weber était animée par la conviction que nous pouvons construire autrement, de manière plus belle et plus humaine, tout en préservant la nature et le paysage. Elle a développé une forme nouvelle d’aménagement de l’espace, poétique et efficiente. La Ville-Colline prend moins de place, redonne de l’espace au paysage et concentre la vie sans jamais la comprimer jusqu’à l’inhospitalité.
Judith Weber était peut-être en avance sur son temps. Il est possible qu’elle le soit encore, près de quarante ans plus tard. La croissance continue de la population en Suisse et la disparition massive de terres cultivables en résultant rend Sonnenberg, la « Ville-Colline », plus d’actualité que jamais.
Cependant, un aménagement du territoire, aussi intelligent soit-il, ne peut constituer une réponse durable si la croissance démographique se poursuit sans réflexion profonde. Si l’on veut vraiment protéger la nature et les animaux, il faut avoir le courage de considérer cette croissance comme un problème crucial. Plus de gens, cela veut dire plus de béton, de rues, de circulation, de consommation, d’élevage de masse, de déchets, de besoins énergétiques et donc, nécessairement, moins de nature et d’espace vital pour les animaux et les Hommes.
La maquette « Sonnenberg, Ville-Colline » de Judith Weber est exposée au château de Wyl, dans l’Emmental.Â