05.10.2021
Jean-Charles Kollros

SOS: Lavaux en danger

On dit souvent que le voleur est toujours plus rusé que la personne volée. Selon cette logique les constructeurs et spéculateurs motivés par l’appât du gain, sont souvent plus attentifs aux failles juridiques que les honnêtes gens attachés au respect de la nature et à la protection des sites.

Ce préambule vise à illustrer les menaces et dangers qui pèsent actuellement sur le site de Lavaux. Bien que inscrit à l’inventaire du Patrimoine mondial de l’UNESCO, malgré les initiatives lancées par Franz Weber et les rôles de vigies joués par Sauver Lavaux et Helvetia Nostra, le site ne constitue hélas pas pour autant un sanctuaire inviolable préservé par un traité de droit international. Les menaces se font de plus en plus précises et émanent tant de l’ appétit grandissant de promoteurs sans scrupules que de la révision par le Grand Conseil vaudois, du Plan d’affectation cantonal (PAC), appelé à être voté en plénum cet automne. En clair, le danger est grand: il nécessite une action urgente et à tous les nivaux, car la Fondation Franz Weber, Helvetia Nostra et Sauver Lavaux comptent bien poursuivre l’oeuvre de leur illustre fondateur.

Il est important de bien connaître les rouages de l’UNESCO pour bien comprendre la réalité des choses. La procédure est la suivante: suite à des demandes extérieures ou des choix internes, l’UNESCO inscrit les sites dignes de protection sur sa liste du patrimoine mondial. Hélas comme le confirme Anna Zangger, avocate, membre de la direction de la Fondation Franz Weber et responsable des campagnes internationales, «cette inscription n’a aucune valeur juridique directement applicable.»

Très prosaïquement, il incombe donc à chaque pays concerné de mettre en oeuvre les mesures de protection adéquates pour assurer la pérennité et la protection des sites reconnus. «A défaut, s’ils sont dégradés, l’UNESCO les classe comme étant en péril, puis les déclasse purement et simplement le cas échéant», précise Anna Zangger. L’actualité illustre cette triste réalité: le port de Liverpool vient de se voir rayé de la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO, en raison d’atteintes immobilières graves à l’historique quartier des docks. Les Beatles n’ont plus que les yeux pour pleurer…

Du ressort des institutions nationales
Interrogée par le journal Le Temps, l’avocate, forte de son expérience, précise les modalités d’une inscription. «La convention régissant la protection du patrimoine mondial culturel et naturel n’est contraignante pour les Etats que pour l’inscription de l’un de leurs monuments ou lieux d’exception. Leur protection est ensuite du ressort des institutions nationales et de leur… bon vouloir. Dans le cas de Lavaux, cela signifie que le site n’est pas un sanctuaire inviolable, dûment protégé par un traité de droit international, mais que la Confédération, les cantons et les communes doivent concrètement protéger ce site».

En somme, au-delà des bonnes intentions, Il s’agit ici de real politics. Hélas, la réalité politique et juridique est sans équivoque: il est possible que le site de Lavaux puisse subir des transformations dans un futur proche. En cause: le Plan d’affectation cantonal (PAC) que le Conseil d’Etat met actuellement en consultation pour une révision appelée à être votée à l’automne prochain. Historiquement, ce texte est supposé mettre en oeuvre l’acceptation par le peuple vaudois du contre-projet proposé par le législatif cantonal à l’initiative «Sauver Lavaux III».

Des atteintes irrémédiables à l’histoire de Lavaux
Présidente du comité de Sauver Lavaux, avec Vera Weber, vice-présidente, à ses côtés, Suzanne Debluë ne cache pas son inquiétude, car ce PAC pourrait bien modifier un paysage historiquement viticole, voire l’altérer, en accueillant, au nom d’une pseudo-biodiversité, d’autres cultures n’ayant rien à voir avec la vigne. La révision prévoit également de«supprimer les murs de vignes construits dans la longueur du vignoble», relève encore la présidente de Sauver Lavaux. Elle craint également le pire étant donné que les nouvelles possibilités d’agrandir les capites actuelles peuvent potentiellement permettre d’en faire de «mini-résidences secondaires», selon l’expression de Vera Weber.

La menace d’une détérioration du site est d’autant plus réelle que plusieurs promoteurs immobiliers – et pas des moindres – sont déjà en embuscade. Le projet le plus connu – et aussi le plus démesuré – émane du Groupe de construction Orlatti, en collaboration avec l’hoirie Testuz, à Treytorrens, sur la commune de Puidoux. Sauver Lavaux et Helvetia Nostra ont fait recours contre ce projet aux allures de Cheval de Troie, face à la forteresse Lavaux. Il comprend notamment des logements haut de gamme, un hôtel, un restaurant, des commerces et un parking souterrain de près de 50 places. Le Tribunal cantonal a validé ce dossier, qui se trouve désormais devant le Tribunal fédéral.

Helvetia Nostra et Sauver Lavaux espèrent se faire entendre par le TF, car la Cour cantonale n’a pas pris en compte
tous les intérêts en cause, en particulier l’inscription du hameau à l’ISOS, l’Inventaire fédéral des sites construits d’importance nationale à protéger en Suisse. Cette entité est gérée par l’Office de la Culture qui intègre, en principe, les inscriptions à l’UNESCO. De fait, ce manquement pourrait s’avérer être un précédent dangereux pour l’ensemble de la protection de Lavaux.

Une remise en cause deu label de l’UNESCO serait catastrophique
Si le site protégé venait à être altéré cela porterait atteinte aux initiatives de Franz Weber et à la volonté de protection du site manifestée à plusieurs reprises par le peuple vaudois. Ce serait donc non seulement une grave remise en question, mais aussi une trahison du travail accompli pendant des années par les fondateurs de Sauver Lavaux et tous ses partenaires. En outre, si les modifications du site devaient par malheur se multiplier, en particulier en raison de la situation économique des vignerons des communes concernées qui sont de plus en plus contraints de ne pas négliger certaines sirènes économiques, l’UNESCO risquerait de remettre en cause son label.

Une gifle pour l’économie touristique suisse et pour nos vins
Ce rétropédalage constituerait non seulement une gifle pour le patrimoine helvétique, mais aussi un terrible coup
porté à l’économie viticole vaudoise et suisse. L’image touristique de notre pays, identité qui commence à se tourner vers le développement durable, serait également impactée. Ce triste exemple de la non-responsabilité d’un pays riche serait alors jeté en pâture aux dirigeants et médias du monde entier: quelle honte!!!

Face à l’urgence de la situation, les dirigeants d’Helvetia Nostra et du comité de Sauver Lavaux, réunis sous l’étendard de Vera Weber, fille de Franz Weber (personnalité exceptionnelle à qui Montreux devrait prochainement dédier une place), sont plus que jamais déterminés à tout mettre en oeuvre pour mobiliser l’opinion, les médias et les politiques afin que Lavaux soit enfin entièrement protégé; hors d’atteinte de la bêtise et de l’avidité des hommes. Cela tombe sous le sens, les touristes ne vienent pas en Suisse pour voir des zones de villas modernes mais bien pour admirer des paysages uniques.

Tous les moyens sont bons pour agir, que ce soit au moyen de prises de position publiques, de lettres de lectrices et lecteurs, interventions politiques, dons et soutiens, sensibilisation d’élues et d’élus, comités régionaux de soutien. Vous aussi chers lectrices et lecteurs du Journal de Franz Weber, avez la possibilité de changer le cour de l’histoire. Sauver Lavaux et Helvetia Nostra savent pouvoir compter sur vous, aux quatre coins de la Suisse.

Sauver Lavaux I, II et III

Ce qu’il reste à faire

Au début des années 1970, Franz Weber est appelé au secours par un vigneron: l’on veut bétonner Lavaux. Ni une, ni deux, le célèbre écologiste suisse se lance dans une campagne pour préserver l’entier du site. Il fonde alors, en 1972, l’association «Sauver Lavaux», et lance l’initiative cantonale «Sauver Lavaux I». Résultat: la protection de ce paysage unique est inscrite dans la Constitution vaudoise, et la réglementation de cette protection fait l’objet d’une loi spécifique, entrée en vigueur en 1979. En 2002, suite à la révision de la Constitution, l’article introduit grâce à Franz Weber risque de disparaître. Il lance alors l’initiative «Sauver Lavaux II», qui aboutit à la réintroduction de cet article dans la Constitution vaudoise. Sauver Lavaux III, lancée en 2009 pour améliorer, concrètement, la loi d’application de la disposition constitutionnelle, échoue malheureusement dans les urnes en 2014, au profit d’un contre-projet présenté par le gouvernement vaudois. Dans cette même lignée, le Conseil d’Etat vient de présenter son projet de Plan d’affectation cantonal «Lavaux» (PAC Lavaux), qui sera traité par le Grand Conseil en octobre 2021. Ce projet présente un certain nombre de failles et de danger, notamment la possibilité de détruire les murs de vigne emblématiques, de convertir les capites de vigne pour d’autres fins que l’utilité viticole pure, et de planter des arbres à haute tige…