04.05.2021
Dr. Monica V. Biondo

Trafic de poissons coralliens: le «syndrome des habits neufs de l’empereur»

Sans apporter la moindre preuve de ce qu’ils avancent, les marchands de poissons coralliens ne cessent de vanter la durabilité de leur juteux commerce. La FFW s’interroge: comment peuvent-ils mesurer cette durabilité, alors qu’ils sont déjà incapables d’identifier précisément l’origine et l’espèce de leurs animaux et de déterminer le nombre exact d’individus vendus! Les conclusions d’une récente étude scientifique de la FFW font froid dans le dos: à l’heure actuelle, l’opacité du commerce de poissons est telle, qu’il est pratiquement impossible de mesurer précisément l’impact de l’aquariophilie sur les récifs coralliens.

Poudre aux yeux
Connaissez-vous le conte de Hans Christian Andersen, «Les Habits neufs de l’empereur»? Ce récit fictif raconte l’histoire de deux escrocs se faisant passer pour des tailleurs. Introduits à la cour d’un empereur, ils prétendent être en mesure de fabriquer les étoffes les plus somptueuses – et invisibles pour les sots et les incapables. Séduit, l’empereur leur commande aussitôt une nouvelle garde-robe. Comme il est très craint de ses sujets, personne n’ose lui dire qu’il ne porte en réalité pas de vêtements alors qu’il parade dans les rues. Jusqu’à ce que la vérité éclate finalement de la bouche d’un enfant s’écriant: «l’empereur est tout nu!»

Parce qu’elle démasque une à une les exactions de l’industrie des poissons marins d’ornement que la communauté internationale n’ose pas pointer du doigt, la FFW est un peu comme l’enfant du conte. Le temps presse: déjà durement affectés par le réchauffement climatique, les récifs coralliens et leurs poissons ne peuvent plus se contenter d’une prétendue gestion durable totalement vide de sens et d’action.

Ecosystèmes essentiels en danger
Car la vocation des récifs coralliens – aussi appelés «forêts tropicales des mers» – n’est pas d’enrichir nos petits et grands aquariums pour notre plaisir égoïste et futile. En effet, les récifs protègent avant tout les côtes des cyclones et permettent à près d’un demi-milliard d’individus de survivre grâce aux poissons de coraux et aux revenus du tourisme. Ecosystèmes uniques, ils accueillent un quart des espèces marines alors qu’ils représentent moins de 0,1% de la surface totale des océans. En outre, ils portent en eux les espoirs de nombreux chercheurs qui espèrent y trouver un jour un remède contre le cancer et de nombreuses maladies.

«Protéger les mers là où elles se trouvent!» — telle est la devise de la Fondation Franz Weber, dans son combat pour la protection des océans et de ceux qui y vivent. Après sa victoire contre le projet d’un autre temps d’aquarium géant au zoo de Bâle en 2019, la FFW tient sa promesse faite à l’océan et à ses habitants en défendant conjointement, avec une multitude de gouvernements et d’organisations non-gouvernementales, le projet suivant: granseaflower.com

 

Avec le changement climatique, qui entraîne un réchauffement des eaux superficielles et une suracidification des océans, les coraux blanchissent et meurent progressivement: à l’heure actuelle, un tiers d’entre eux a déjà disparu. La pollution, la surpêche et les dégâts causés par les projets de construction industriels ainsi que les déversements toxiques agricoles contribuent eux aussi à la destruction de ces habitats marins.

Eaux troubles
Dans ce contexte dramatique de dégradation des récifs coralliens, la capture de poissons pour l’ornement est en quelque sorte la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Pourtant, comme le révèle la dernière étude scientifique de la FFW, les conséquences des prélèvements massifs de poissons coralliens pour l’aquariophilie restent très difficiles à déterminer. En effet, bien qu’il s’agisse d’une industrie de plusieurs milliards de dollars, seules quelques rares données sont recensées. En outre, les informations concernant les poissons marins sont souvent mélangées à celles sur les espèces d’eau douce.

A titre d’exemple, si l’étude estime que 15 à 30 millions de poissons coralliens sont commercialisés chaque année dans le monde, elle souligne également que ce nombre est probablement bien inférieur à la réalité, car la mortalité – et donc le renouvellement qu’elle induit -, parfois très importante sur toute la chaîne logistique, n’est pas prise en compte.

Trafic opaque
Le commerce des poissons marins d’ornement a débuté dans les années 1930 au Sri Lanka et a connu un coup d’accélérateur dans les années 1950, lorsque le fret aérien s’est imposé comme moyen de transport. Aujourd’hui, on estime à plus de 50 le nombre de pays exportateurs de poissons destinés à des bassins d’agrément. Il reste cependant impossible de déterminer avec certitude les pays d’origine des animaux, car le pays exportateur n’est pas forcément celui où les poissons ont été capturés. A titre de comparaison, le commerce d’animaux vertébrés est généralement plus transparent: on connaît souvent l’endroit exact où ils sont nés, ainsi que les lieux et dates de leurs transferts et de leur vente, ce qui n’est pas le cas pour les poissons.

Espérons que la communauté internationaleaura fixé des objectifs pour le prochain sommet sur le climat de  Glasgow en novembre 2021, sinon il sera trop tard pour les récifs de coraux et leurs habitants!

 

Le fait que le commerce de poissons marins d’ornement nécessite le plus souvent l’intervention d’un grand nombre d’acteurs ne facilite pas non plus les choses. La chaîne est longue entre le lieu de pêche et l’aquarium: le périple d’un poisson commence avec les pêcheurs (souvent nombreux) sur le lieu de capture et continue avec les intermédiaires et les vendeurs, avant de passer entre les mains des exportateurs et des importateurs. Enfin, l’animal termine son périple chez les revendeurs des pays importateurs. Si le poisson est prélevé en élevage, ce qui est très rare car la reproduction des poissons tropicaux est très difficile en captivité, il passera de son bassin de naissance à ceux des revendeurs, exportateurs, importateurs et ainsi de suite.

Prélèvement sauvages car reproduction difficile en captivité
Seules 25 espèces environ parviennent à procréer en quantités commerciales en captivité, tandis que 300 sont encore à l’étude pour déterminer comment leur permettre de se reproduire en bassin. Toutes les autres espèces commercialisées, soit près de 2500, sont prélevées dans la nature et donc capturées dans les récifs coralliens – le plus souvent à grand renfort de méthodes particulièrement destructrices.

Dans ce contexte, seul un système international de surveillance pour obtenir des informations précises et à jour sur le nombre et les espèces de poissons marins d’ornement commercialisés pourrait permettre de mesurer l’ampleur du problème. C’est en théorie le rôle de la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (Convention on International Trade of Endangered Species – CITES). En effet, la CITES vise à garantir un commerce international durable des animaux et des plantes menacés d’extinction. Problème: les espèces doivent obligatoirement figurer à l’une des annexes de la CITES pour que leur commerce soit surveillé. Ce qui n’est pas le cas des poissons coralliens: en effet, avant de pouvoir être rattachée à l’une des annexes CITES, une espèce doit figurer sur la liste rouge des espèces menacées de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). Ainsi, le serpent se mord la queue pour la grande majorité des poissons coralliens: les particularités d’un grand nombre d’entre eux étant encore trop largement méconnues, leur besoin de protection n’a jamais pu être évalué. Ce cercle vicieux de contraintes est un peu désespérant au vu de l’urgence: tant qu’ils n’auront pas un statut de protection et donc le fameux label «liste rouge», ils ne pourront être protégés…

Protégeons au lieu de piller!
En août 2019, la FFW – qui participe depuis 1989 en tant qu’observatrice aux séances de la CITES – a tenté de remédier à cette aberration: grâce à son travail scientifique, elle est parvenue à convaincre les 183 États-membres de la convention de s’entendre pour commencer à se pencher sur le commerce des poissons marins d’ornement. Hélas, à cause de la pandémie, aucune mesure n’a pu être adoptée depuis.

Au vu de l’état déplorable dans lequel se trouvent les récifs coralliens du fait des activités humaines, il est urgent d’agir. La FFW, pionnière pour alerter sur cette question, tire la sonnette d’alarme: il est inconcevable qu’au 21ème siècle, un groupe entier d’animaux, soit 4000 espèces de poissons coralliens connues, puisse être commercialisé – et ce depuis près d’un siècle! – sans la moindre régulation, simplement pour satisfaire le plaisir décoratif et la curiosité des humains. Les coraux existaient déjà il y a 400 millions d’années, allons-nous laisser l’Homme sceller leur sort? Les récifs de corail doivent être protégés, pas pillés. C’est pourquoi tant que rien ne sera fait, nous continuerons nous aussi de crier haut et fort que «l’empereur est tout nu!»

 

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