29.11.2023
Matthias Mast

Le Giessbach est un petit monde à part

Vera Weber livre son expérience personnelle de la campagne de sauvetage du Giessbach par son père, Franz Weber, et son rapport avec ce lieu exceptionnel, au dessus du lac de Brienz.

À quand remonte votre tout premier souvenir du Giessbach?

Vera Weber: C’était en 1982. J’avais sept ans. Un jour, pendant le déjeuner, mon père nous a dit, à ma mère et moi, qu’il voulait sauver le Giessbach.

Vous aviez, dites-vous, seulement sept ans, et vous avez quand même reconnu l’importance de ce lieu?

Peut-être pas pleinement à ce moment-là. Mais quand nous sommes allés à Brienz et au Giessbach quelques jours après, j’ai pris conscience de ce que mon père avait en tête. C’était horrible…

…horrible?

Je veux dire, la journée était affreuse, très grise. Voir par ce temps couvert l’hôtel abandonné et délabré m’a fait frémir. Je ne pouvais comprendre ce qu’il y avait à sauver ici et encore moins qu’il était possible de l’embellir. Petite, je n’avais pas encore l’imagination nécessaire pour cela. Ce n’est qu’avec le temps que l’enthousiasme pour le Giessbach s’est éveillé en moi.

Vous avez grandi avec l’engagement de vos parents, et les nombreuses initiatives pour les animaux et la nature. Puis, il y a eu le sauvetage du Giessbach. Était-ce juste une campagne Franz Weber de plus pour votre famille?

Je vous remercie de souligner l’engagement de mes parents, pas seulement celui de mon père. Car, sans ma mère, mon père n’aurait jamais pu être aussi efficace. Il formait avec elle, Judith Weber, une équipe de rêve pour la protection des animaux, de la nature et de notre pays. Mais, pour revenir à votre question, la campagne en faveur du Giessbach était totalement différente.

Pour quelle raison?

Le sauvetage du Giessbach était un peu une synthèse du travail qu’avaient mené jusqu’alors mes parents. Car ce domaine est un petit monde à part, qui offre tout ce que l’on peut associer de beau et de positif à la Suisse, notre pays: la nature, les forêts, la diversité, un paysage de rêve, le lac et sa couleur exquise, l’histoire du site, du funiculaire et des bâtiments et, bien sûr, les 14 cascades successives qui se détachent au centre de ce lieu idyllique, comme le plus gros joyau d’une couronne.

Et ce bijou est aujourd’hui le fleuron de l’œuvre de Franz Weber?

Plutôt l’un des fleurons, car les sauvetages de Surlej, Silvaplana et Sils-Maria en Haute-Engadine, puis la région de Lavaux, ont été au moins aussi mar- quant en Suisse. Bien sûr, le sauvetage du Giessbach a été, pour une autre raison, bien différent des campagnes précédentes.

C’est-à-dire, concrètement?

Il a complètement accaparé mon père et ma mère…

…il a donc dominé la vie familiale?

Tout à fait! C’est pourquoi il me semble important de corriger une impression fausse, qui pourrait naître d’un regard rétrospectif sur un événement qui remonte à 40 ans: ce n’est pas comme si mon père avait dit un jour, «Je vais sauver le Giessbach», puis claqué des doigts et tout était clair.

Comment cela s’est-il passé?

Mes parents ont œuvré sans relâche, jour et nuit pendant un an et demi, jusqu’à ce que la campagne pour la fondation»Giessbach au peuple suisse»- soit lancée et que ce domaine puisse être acheté. Ils ont fourni un travail colossal pour le sauver. Petite, j’étais au cœur de cet effort et j’y participais. Il ne pouvait en être autrement.

Racontez-moi cette campagne, « Giessbach au peuple suisse »

Mon père a eu soudain l’idée que le peuple suisse devait s’offrir le Giessbach. Puis, mes parents ont dû exprimer leur enthousiasme par écrit pour le transmettre à la population et qu’il fasse boule de neige. Pour cela, il a fallu parler à d’innombrables personnes, frapper à des milliers de portes, faire un travail de persuasion incommensurable. Et mettre au point une explication plausible, un texte à la fois simple et exaltant, qui montre comment on pouvait redonner au Giessbach sa splendeur d’antan.

En quoi était-il difficile de convaincre les gens de le préserver?

Beaucoup disaient qu’il fallait détruire ce taudis et construire un bâtiment neuf. L’opposition aux intentions de mon père venait de partout – surtout, malheureusement, de la région concernée. Même les médias étaient généralement critiques envers le projet. Il fallait donc trouver une idée phare, monter une campagne, séduire et convaincre les gens, tout en coupant l’herbe sous le pied des opposants.

Comment peut-on imaginer cette campagne, qui voulait toucher tous les Suisses, en un temps où les médias numériques et sociaux n’existaient pas?

Aujourd’hui, les moins de quarante ans ont du mal à le concevoir: pour cette campagne coûteuse, il n’y avait ni Internet ni mail, ni même de fax! Les outils dont disposaient mes parents étaient le télex pour nourrir la rédaction du journal, les annonces dans la presse, le téléphone, les tracts et les lettres. La campagne s’est faite entièrement par courrier et par distribution dans tous les foyers. On a limité les annonces journalistiques, qui étaient hors de prix. Avec le recul, on peut dire que la collecte de fonds pour l’achat du Giessbach a été le tout premier financement participatif.

Et vos parents ont réussi à faire cela tout seuls?

Le plus gros reposait sur eux, mais ils n’étaient pas seuls. Ils se sont fait aider par l’excellente équipe de la Fondation Franz Weber, forte d’une demi-douzaine de personnes. Et il y avait aussi le groupe de travail.

Quel groupe de travail?

Celui de Rudolf von Fischer. Le futur président du Conseil des citoyens de Berne était un habitué du Giessbach, comme ses parents et ses grands-parents avant lui. Il avait été choqué en découvrant le projet de raser l’hôtel pour le remplacer par un affreux chalet géant. Il avait donc créé un groupe de travail pour le sauver, qui comptait notamment Jürg Schweizer, le responsable cantonal de la protection des monuments, aujourd’hui membre du conseil de la fondation « Giessbach au peuple suisse ». Rudolf von Fischer et ses partisans étaient conscients qu’on ne pourrait sauver le domaine qu’en le rachetant au propriétaire de l’époque. Le prix de vente, deux millions de francs pour le parc et l’hôtel, sans compter la rénovation nécessaire, constituait alors une très grosse somme, que personne n’était prêt à investir.

À qui ont-ils demandé de l’argent?

Le groupe de travail avait tout essayé! Il avait parlé aux élus du canton et à la municipalité locale, à des banques et à tous les bailleurs de fonds imaginables, pour obtenir de quoi sauver le Giessbach. Mais tous avaient dit non, chacun pour les mêmes raisons: ça n’avait aucun sens et il valait mieux démolir cette «vieille ruine».

Et, alors qu’on désespérait de sauver le Giessbach, votre père est apparu comme le chevalier blanc.

(Riant) Une belle image, mais il y a une autre belle image dans l’épopée du sau- vetage: Rudolf von Fischer a décroché son téléphone et composé le numéro de la Fondation Franz Weber.

Cet appel forme en quelque sorte le début de l’histoire du miracle du Giessbach?

Rudolf von Fischer a demandé de l’aide à mon père car il savait – comme il l’a toujours souligné plus tard – que lui seul pouvait encore l’aider: cet homme qui avait déjà pu faire et sauver tant de choses avec ses campagnes, de la Haute-Engadine à l’interdiction de la chasse aux phoques, en passant par Lavaux, Delphes et Les Baux de Provence. Comme vous le dites si bien, cet appel a été le prélude à l’histoire miraculeuse que nous évoquons ici. Il a été suivi d’innombrables réunions avec mon mère, ma mère et le groupe de travail.

Au bout d’un an et demi de campagne, Franz Weber avait accompli l’impossible: réunir 2 millions de francs. Le prix d’achat demandé pouvait être payé.

…et puis, le propriétaire a soudain voulu un million de plus! Ce coup a profondément frappé mon père et l’a brièvement déstabilisé, malgré son habitude de l’adversité. Il était sur le point de jeter l’éponge et il a dit: «Alors, on laisse tomber et on rend l’argent à tous les donateurs.»

Pourquoi n’a-t-il pas renoncé?

À cause du peuple suisse! L’énorme soutien prodigué à sa campagne par des milliers de petits donateurs a dépassé toutes les attentes. Et ce succès populaire n’a pas laissé insensibles les politiciens et les autorités, qui refusaient jusqu’alors d’apporter une aide financière. Cette fois, ils ont agi. La commune de Brienz et le canton de Berne ont chacun accordé un prêt sans intérêt de 500 000 francs. C’est ainsi qu’on a disposé des trois millions pour sauver le Giessbach.

Et comment s’est passé l’achat du domaine?

Le 16 novembre 1983, mes parents se sont rendus chez le notaire et l’ont acheté au nom de la fondation «Giessbach au peuple suisse», créée la même année.

Après une campagne épuisante, où ils avaient travaillé jour et nuit, le jour de la victoire n’a donc pas été très spectaculaire.

C’était typique de mon père: il donnait tout à la lutte, à la cause, mais une fois le travail accompli, il s’abstenait de le fêter. Il était toujours dans l’action, mais peu doué pour se détendre (rire). Il y a quand même une petite anecdote sur le jour de l’achat: alors que mes parents revenaient en voiture du bureau du notaire, ils se sont dit qu’ils devaient absolument avoir un souvenir de cette journée. Ils se sont arrêtés dans la boutique d’un sculpteur sur bois, où ils ont acheté une belle grande vache, sur laquelle ils ont fait graver la date du 16 novembre 1983.

Cette vache existe encore?

Bien sûr! Elle a toujours eu une place d’honneur dans le salon de mes parents, et j’y tiens comme à la prunelle de mes yeux. Et elle aura beaucoup de petites sœurs pour le 40ème anniversaire de la réouverture du Giessbach. (Rire.)

Des petites sœurs…?

Nous allons faire fabriquer, par l’entreprise de Marc Trauffer à Hofstetten, près de Brienz, un nombre limité de petites vaches numérotées. Elles seront taillées dans un frêne tombé dans le parc naturel du domaine, et porteront le sigle du Giessbach. Le produit de leur vente reviendra à la fondation Giessbach et contribuera à couvrir les frais d’entretien du parc.

À propos des frais: en 1983, l’hôtel avait certes été acheté, mais d’où allait venir l’argent pour l’immense travail de rénovation et les autres investissements nécessaires?

C’est là qu’est intervenue la deuxième idée géniale de mon père: fonder une société anonyme pour exploiter l’hôtel et vendre les actions 500 francs de l’époque. Au fil des ans, 15 millions ont été ainsi récoltés. Cela a permis d’assainir, de réaménager et de restaurer progressivement l’hôtel. Lors de la première saison, en 1984, il a rouvert ses portes avec le nouveau restaurant du parc et quelques chambres encore non rénovées. Ce n’est qu’en 1992 que la réfection a été entièrement achevée.

Vos parents ont donc continué à s’occuper du projet Giessbach longtemps après le sauvetage de l’hôtel?

Et comment! Mon père cherchait toujours de l’argent pour le Giessbach, notamment pour l’entretien du parc de 22 hectares. Il a lancé des emprunts privés et des collectes de fonds créatives, comme la vente idéale de mètres carrés du parc naturel. Grâce à son ardeur et à ses idées, l’argent rentrait sans cesse pour surmonter… les périodes de vaches maigres (!) Autre exemple: comme le Giessbach n’avait pas de meubles de la Belle Époque ni de quoi acheter l’équipement adapté, il a fait appel à des dons de mobilier. Très vite, les plus beaux meubles ont été livrés par camions entiers.

Votre père s’occupait de la récolte de fonds pour Giessbach. Quelle était la tâche de votre mère après le sauvetage du domaine?

Elle lui a rendu son âme, comme disait joliment mon père. Elle a été architecte d’intérieur, chef de chantier, décoratrice, couturière… elle a travaillé sans relâche et bénévolement pour le Giessbach! Une grande partie de ce qu’on y voit encore aujourd’hui vient de ma mère. J’aimerais citer, notamment, ses peintures dans la niche «La Gloriette», au restaurant du parc. L’engagement de ma mère pour le Giessbach n’a pris fin qu’à sa mort, le 13 novembre 2021. Jusqu’à cette date, elle a été membre du conseil de la fondation, m’a soutenu constamment, et aucun document ne sortait sans qu’elle l’ait corrigé ou rédigé. Sa maîtrise des textes et son vocabulaire étaient impressionnants!

Le financement caritatif du Giessbach accompagne la fondation jusqu’à ce jour. Vous faites sans cesse des appels aux dons. L’hôtel n’est-il pas rentable?

L’hôtel si! Il est presque complet. Grâce une équipe formidable, nous pouvons accomplir au mieux cette tâche. Mais les bénéfices de l’hôtel – et des restau- rants – ne suffisent pas à couvrir les frais d’entretien du parc, et surtout du funiculaire. Actuellement, nous élaborons des idées pour générer de nouvelles recettes dans ce but.

Revenons en 1984, après le sauvetage et la réouverture du Giessbach. Vous aviez alors neuf ans. Quels bons souvenirs en gardez-vous?

Oh, je pourrais en citer beaucoup. Il y avait d’abord mon cher oncle Fritz, le frère de ma mère. Il était sorti de l’école hôtelière de Lucerne au début des années 1960, et avait travaillé avec talent comme directeur d’hôtel dans de nombreux pays, dont l’Italie, l’Espagne, le Panama ou le Mexique. Son dernier poste outre-Altantique, il l’avait occupé à l’ «Holiday Inn» de Laguna Hills, en Californie. Situé dans une villa de style espagnol, cet hôtel est entièrement aménagé dans un style ancien. Il était donc tout naturel d’offrir à mon oncle de prendre la direction du Giessbach. Ce manager épatant, qui parle parfaitement cinq langues, s’est laissé emballer par ce défi et a dirigé l’hôtel avec succès pendant près de vingt ans.

Vos parents ont été les sauveteurs du Giessbach, votre oncle son directeur. Ce qui manquait encore était un poste pour la petite Vera.

(Rire.) Je voulais absolument faire partie de l’équipe du Giessbach. Mon désir a été exaucé et j’y ai passé tous mes week-ends et mes vacances scolaires. J’ai travaillé jusqu’à l’âge de vingt ans partout où l’on pouvait avoir besoin de moi: à la lingerie, au buffet, au service, au nettoyage des chambres, vraiment partout. Le Giessbach est devenu ma famille et il le restera, j’espère, encore longtemps.

Est-ce pour ça que vous avez fait l’école hôtelière?

De manière générale, travailler au Giessbach a été déterminant pour moi. Dès l’âge de 14 ans, je savais que je voulais faire, comme mon oncle, l’école hôtelière de Lucerne. Bien sûr, l’idée de diriger un jour le Giessbach était là, mais je voulais surtout embrasser un métier qui m’apprenne presque tout ce qui est nécessaire pour réussir dans la vie professionnelle. Et une carrière qu’on peut exercer partout dans le monde. (Riant) Je l’ai quasiment choisie comme une assurance vie.

Et maintenant, vous dirigez l’hôtel en cette année anniversaire…

Cela n’a rien à voir avec ce projet professionnel. J’ai repris la direction dans l’urgence, de façon intérimaire, le temps de trouver la bonne personne.

Hasard ou destin à portée symbolique?

Comme vous préférez. En tout cas, ce n’était pas mon intention. Car en 1999, mon diplôme de l’école hôtelière en poche, j’ai pris conscience que je voulais entrer, non pas dans l’hôtellerie, mais dans la Fondation Franz Weber. Mon père avait alors plus de soixante- dix ans et ma mère largement dépassé l’âge de la retraite. Mon but était d’apprendre le plus de choses possibles auprès d’eux car je savais intérieurement qu’un jour, je poursuivrais leur œuvre.

Et pourtant, le Giessbach vous a toujours tenu à cœur?

Il s’est avéré que je pourrais un jour assumer des responsabilités, non seulement à la Fondation Franz Weber, mais aussi au Giessbach. Je suis devenue membre de son conseil d’administration et j’ai pris en charge le marketing, la publicité, les relations publiques et les relations presse de l’hôtel, en étroite collaboration avec mon oncle. Et, après son départ à la retraite en 2002, également avec ses successeurs.

Depuis bientôt dix ans, vous êtes présidente du Giessbach. Avez-vous une vision pour ce domaine?

Je fais le voeux que nous puissions continuer à chérir et à entretenir Giessbach en tant que monde historique, proche de la nature, pour la joie de tous. Nous voulons veiller à ce que ce monde continue à se développer précautionneusement en tant que parc naturel et qu’il repose sur des bases toujours plus solides. Pour cela, nous avons besoin du soutien de nos donatrices et donateurs: un«miracle Giessbach»devra se réaliser encore et encore!

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