25.03.2026
Anna Zangger

Leur dernière liberté – Pupy et Kenya

L’an dernier, Pupy et Kenya — les deux dernières éléphantes africaines détenues dans des zoos argentins — ont été transférées au Sanctuaire des Éléphants du Brésil après des années d’efforts de la Fondation Franz Weber. Leur départ a marqué la fin de la captivité des éléphants en Argentine. Quelques mois plus tard, elles sont toutefois décédées. Si la cause précise reste inconnue, leur histoire illustre surtout les conséquences de décennies de captivité sur leur bien-être physique et psychique.

Pendant des années, la Fondation Franz Weber (FFW) a œuvré sans relâche pour améliorer les conditions de détention des éléphants captifs dans les zoos argentins, dans le but de les transférer vers le seul sanctuaire spécialisé accrédité pour éléphants en Amérique du Sud — une démarche déjà menée avec succès pour plusieurs éléphants asiatiques. Les récents décès de Pupy et Kenya ont suscité une vive émotion — mais aussi de fortes critiques à l’égard des sanctuaires. Certains détracteurs sont même allés jusqu’à les qualifier de lieux où l’on envoie les éléphants pour mourir.

De telles accusations méritent mieux que des slogans : elles méritent des faits.

Ce que ces décès révèlent réellement

Pupy, 35 ans, est morte six mois après son arrivée au sanctuaire ; Kenya, 44 ans, cinq mois après. Toutes deux avaient passé plus de trois décennies en captivité dans des zoos argentins — elles n’avaient connu guère plus que l’ennui, les murs et sols en béton, la tristesse et le désespoir avant d’atteindre le sanctuaire et de découvrir ce que signifie réellement la vie d’un éléphant. 

Les résultats préliminaires des autopsies rendus publics par le sanctuaire — une démarche exceptionnelle dans le milieu zoologique — révèlent des organismes profondément meurtris et affectés par des décennies de confinement.

Pupy souffrait d’une infection pulmonaire amibienne associée à une immunodéficience. Quant à Kenya, elle présentait de très sévères lésions osseuses chroniques avec perte de plusieurs phalanges. Elle souffrait également des lésions pulmonaires, potentiellement dues à d’une maladie respiratoire chronique avancée et non diagnostiquée, contractée bien avant son transfert au Brésil.

Autrement dit : ces éléphantes n’ont pas été rendues malades par le sanctuaire. Elles y sont arrivées déjà gravement affaiblies.

Le transfert : cause ou révélateur ?

Le transport est évidemment une source de stress pour les animaux. Mais les équipes de la FFW et du sanctuaire ont pris toutes les mesures possibles pour le limiter, préparant le transfert pendant des mois — et dans le cas de Kenya, pendant des années. Le voyage lui-même s’est déroulé avec d’extrêmes précautions. Les éléphantes sont restées calmes tout au long du trajet. Les zoos réalisent d’ailleurs régulièrement des transports longue distance dans le cadre d’échanges d’animaux.

Le stress n’est pas une maladie en soi. Il n’a pas causé la mort de Pupy et de Kenya, cinq à six mois suivant leur arrivée au sanctuaire. Il peut en revanche révéler des pathologies préexistantes, longtemps compensées par l’organisme.

Faut-il donc conclure qu’il aurait été préférable de laisser ces éléphantes finir leurs jours dans des enclos de béton, sans soins adaptés, sans congénères et sans réelle liberté de choix ? Refuser le transfert au nom d’un risque maîtrisable revient à préférer une certitude : celle d’une vie figée jusqu’au bout par la captivité dans des conditions bien plus limitées.

Pupy avait toute sa vie partagé l’enclos du zoo avec Kuky. Le contraste entre leurs fins est frappant : Kuky est morte en captivité au moment même où la voie légale pour son transfert venait enfin de s’ouvrir, son dernier chapitre restant marqué par l’enfermement au cœur de la ville. Pupy, elle, a atteint le sanctuaire et a pu — au moins pour un temps déterminé — vivre dans un environnement naturel, avec davantage d’espace, de choix et de dignité.

Mourir n’est pas un échec

Dans les zoos aussi, les éléphants meurent. La différence est que ces morts sont le plus souvent qualifiées de « naturelles », sans publication de résultats d’autopsie, sans débat public, sans remise en question structurelle.

« Naturel » — un terme ironique lorsque tout indique que la captivité elle-même compromet la survie des éléphants. Pupy et Kenya en sont une preuve directe.

Au sanctuaire, les morts deviennent visibles. Elles dérangent parce qu’elles exposent une vérité inconfortable : le prix réel de décennies de captivité. La transparence des sanctuaires devrait servir d’exemple plutôt que de terrain d’attaque. 

Une question éthique fondamentale

Compter les morts dans un sanctuaire sans considérer la qualité de vie, les soins reçus, l’accès à un environnement adapté, aux interactions sociales et à la dignité réduit la vie à une simple statistique. La vraie question est ailleurs : vaut-il mieux vivre — peut-être moins longtemps — dans un environnement digne, ou un peu plus longtemps dans des conditions qui soumettent à rude épreuve le corps et l’esprit ?

Pour la Fondation Franz Weber et toute son équipe, la réponse est évidente. Tomas Sciolla, spécialiste de la conservation de la biodiversité et expert de la transformation des zoos, directeur du Santuaire Equidad en Argentine, explique :

« Voir Pupy et Kenya marcher enfin sur un sol naturel, avec de l’espace, des choix et de vrais rythmes d’éléphant, était profondément émouvant. Pour la première fois depuis des décennies, elles pouvaient exprimer des comportements que la captivité supprime. Leur mort ne condamne pas les sanctuaires ; elle révèle le véritable coût d’une vie entière en captivité, comme la science le montre depuis des années. »

Continuer malgré tout

La mort de Pupy et Kenya n’est pas un argument contre les transferts. Cinq éléphants vivent toujours au sanctuaire du Brésil, dont Maia, arrivée en 2016. Elle constitue plutôt un argument contre la captivité prolongée dans des conditions inadaptées et en faveur des libertés offertes par la vie en sanctuaire.

Elles nous rappellent que sauver un éléphant ne signifie pas seulement le déplacer, mais tenter de réparer ce que des décennies d’enfermement ont brisé. Parfois, même les meilleurs soins ne peuvent effacer ces dommages. Mais ils suffisent à rendre la mort plus juste que la vie d’avant — une forme de libération du stress chronique et de la souffrance permanente.

Comme l’explique le Dr Keith Lindsay, biologiste de renommée internationale spécialiste des éléphants :

« L’histoire de Pupy et Kenya montre l’empathie triomphant de l’indifférence face à la souffrance. Leur misère dans les enclos de zoo était évidente pour quiconque connaît le comportement naturel des éléphants. Après leur arrivée au sanctuaire, leur transformation a été immédiate : elles ont exploré, cherché de la nourriture, se sont déplacées librement et ont retrouvé de la vitalité. Pour beaucoup d’éléphants, cette liberté mène à une guérison durable ; pour Pupy et Kenya, elle a mené à une mort paisible dans un havre de paix et digne. »

En Suisse, Rosy et Maya attendent

Cette réflexion ne concerne pas seulement l’Argentine ou le Brésil. En Suisse aussi, les zoos de Bâle, Rapperswil et Zurich maintiennent des éléphants dans des conditions incompatibles avec leurs besoins biologiques et sociaux, et démontrent un taux de mortalité élevé ces dernières années.

À Bâle, Rosy et Maya attendent que le zoo décide de leur sort. Comme Pupy et Kenya autrefois, elles passent leurs journées dans un espace confiné, sur un sol artificiel, au cœur d’une ville, dans un environnement incapable de répondre à leur complexité physique, sociale et cognitive. Le zoo explique que depuis la mort de Heri l’an dernier, les deux femelles ne s’entendent plus. L’établissement prévoit désormais de les envoyer dans d’autres zoos tout en introduisant de « nouveaux » éléphants.

La Fondation Franz Weber estime que Rosy et Maya doivent être transférées vers un sanctuaire plutôt que de poursuivre — ou d’achever — leur vie en captivité. Deux sanctuaires existent à proximité, dans le sud-ouest de la France et au Portugal.

Le zoo de Bâle aura-t-il le courage de montrer l’exemple et d’offrir à Rosy et Maya une véritable chance de vivre autrement : dans un sanctuaire, sur des hectares de terre naturelle, avec la possibilité de se déplacer librement, de nouer des liens et de vivre selon leurs rythmes d’éléphant – plutôt que sous l’égide d’une institution conçue pour leur exposition au grand public ?

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