16.12.2020
José Jerico Fiestas Flores

Transition végétale: l’Union européenne à la rescousse de l’industrie de la viande

Alors que l’impact de l’élevage intensif sur le changement climatique est incontestable, Bruxelles s’entête à soutenir les éleveurs. Plus sensible aux charmes des lobbys qu’au sort des millions d’animaux qu’elle condamne à une vie de souffrances et d’horreurs, l’Union européenne ne semble pas non plus réceptive à l’évolution de la société qui tend vers un mode de consommation plus vertueux et plus sain.

Décidément, Bruxelles aura toujours un train de retard. Alors que ses propres enquêtes révèlent qu’un nombre croissant d’européens font le choix d’une alimentation moins riche en viande ou en produits d’origine animale, elle s’acharne à soutenir cette industrie, n’hésitant pas à réaliser d’onéreuses campagnes de promotion sur les deniers du contribuable. Pourtant, les conclusions d’une enquête réalisée par la Commission européenne en 2016 auprès de 27 818 citoyens et portant la consommation de produits de l’aquaculture montrent que les choix des consommateurs du vieux continent évoluent: 14 % des personnes sondées ont déclaré qu’elles ne consommaient plus ce type d’aliment, dans la mesure où elles avaient adopté un régime végétarien, végétalien ou végan. Par rapport à l’estimation réalisée par Friend of the Earth en 2013, cela représente une augmentation de 4 points de pourcentage!

Bien-être animal
Les campagnes de sensibilisation en faveur des animaux ont porté leurs fruits: désormais, la société est de plus en plus soucieuse du bien-être animal. Grâce aux réseaux sociaux et aux médias, les vidéos révélant la violence perpétuée dans les abattoirs ou lors du transport des animaux dits de consommation ont profondément impacté l’opinion publique, qui exige désormais plus de transparence et de respect concernant les conditions d’élevage et d’abattage. La maltraitance animale est devenue un sujet de société! Les statistiques le confirment: dans un sondage réalisé en 2015 auprès de 27 672 citoyens, 94% d’entre eux déclarent accorder de l’importance au bien-être des animaux d’élevage.

Déni
Bruxelles est parfaitement au fait de cette évolution de la société puisqu’elle estime que la consommation de viande en Europe passera de 69,3 kg en 2018 à 68,7 kg par habitant d’ici à 2030. Ces
chiffres et ces estimations devront sans doute être revus à la hausse, car ils ont été calculés avant la pandémie: le Covid étant profondément lié aux travers de notre société, il risque en effet d’accentuer le phénomène de réduction de la consommation de viande. Alors pourquoi l’UE refuse-t-elle de s’adapter?

Course au profit
Peine perdue: il semblerait que la Commission préfère maintenir le statu quo en protégeant les producteurs et en faisant l’autruche sur les impacts dramatiques de l’élevage intensif. La PAC (Politique Agricole Commune), en est le plus flagrant exemple. Cette dernière s’est faite le fer de lance de l’expansion de la production mondiale de soja et de la monoculture en général, car pour grossir, le bétail requiert des aliments à haute teneur en protéines tels que le soja, le blé ou le maïs.
Faute de taxes à l’importation sur les graines de soja, les grandes entreprises de l’UE ont tout intérêt à investir dans cette culture dans les pays en voie de développement: le système leur permet en plus de récupérer des intrants bon marché pour la production de viande animale!

Propagane au frais du contribuable 
Mais l’UE ne s’arrête pas là: la Commission a réalisé plusieurs campagnes publicitaires afin de promouvoir directement la viande animale (bovins, porcins, ovins, volaille, poisson et fruits de mer) auprès des consommateurs. Rien qu’entre 2017 et 2019, selon les informations de l’Agence Exécutive des Consommateurs, de la Santé, de l’Agriculture et de l’Alimentation (CHAFEA), un total de 112,68 millions d’euros a été dépensé pour 53 campagnes, ce qui représente plus de 75 % du budget nécessaire! Le tout, financé par les impôts des mêmes citoyens qui sont chaque jour plus nombreux à juger nécessaire de repenser notre alimentation.

Paradoxe 
L’UE ne désespère pas d’inverser la tendance: 53,8 % de son budget affecté aux campagnes vise à encourager la consommation de viande au sein de ses frontières. La viande de veau est particulièrement mise en avant à travers deux campagnes: l’European Veal Meat et BIOLS.EU. A elles seules, ces campagnes représentent 11 % des investissements de la Commission (respectivement 5 et 6 %).

Chauvinisme
Etrangement, ce ne sont pas les qualités gustatives que l’UE met en avant pour séduire son auditoire: la viande bovine est tantôt présentée comme une part intégrante du patrimoine européen qu’il est nécessaire de défendre, tantôt comme un secteur permettant de sécuriser 25 000 emplois. BIOLS. EU se veut plus moderne: surfant sur la vague du bio, il propose une viande et des dérivés d’origine animale issus de ce secteur.
Les ovins ne sont pas non plus en reste: la Commission consacre 13,9 % de ses contributions aux campagnes les concernant. La plus importante d’entre elles, EU Lamb, fut approuvée en 2017 et représente 7 % des investissements totaux (soit 8,2 millions d’euros). Là aussi, le patriotisme a bon dos, l’argument phare des créateurs de la campagne consistant à dire que parce que 80 % de la production ovine est effectuée en zones rurales, elle fait partie d’un patrimoine européen qu’il est nécessaire de préserver en continuant à consommer de l’agneau. Pour Bruxelles, l’agneau européen ne permet pas seulement de préserver des emplois: il permet aussi d’être en bonne santé! C’est ce que l’UE explique, à grands renforts de médias numériques, pour convaincre le jeune public que la viande issue des bébés moutons est une source privilégiée de protéines pouvant être consommée tous les jours.

Campagnes ciblées
Malgré les tentatives pour développer la consommation intérieure, le véritable cheval de bataille de Bruxelles est l’exportation de ses produits dans le monde. La majorité de ses campagnes a en effet pour objectif de promouvoir la consommation dans des pays hors UE (Chine, Japon, Koweït, Nigeria, Canada, États-Unis) en mettant avant tout l’accent sur la promotion des produits dérivés du porc. Ces derniers représentent 21,2 % des investissements publicitaires!
Ces campagnes, à l’instar de l’AEEFQ, de l’EUROPORKCHK et de FromFarm-ToFork visent avant tout la Chine, qui représente 50 % des exportations porcines européennes. Mais elles peuvent parfois viser plusieurs publics à la foi: à titre d’exemple, l’AEEFQ tente également de séduire le Japon, la Corée du Sud et le Vietnam. L’UE ne pouvant aligner ses tarifs avec ceux, plus compétitifs du Brésil, des États-Unis et du Canada, elle met surtout en avant la qualité sanitaire de ses produits.

S’impliquer, pour exiger le changement
Le fait que la Commission européenne finance près de 76% de ces campagnes publicitaires devrait préoccuper tous les citoyens soucieux de l’avenir de notre planète et du bien-être de ses habitants à deux et quatre pattes. Bien que les projets mentionnés disposent déjà d’un budget assigné, il appartient aux citoyens européens d’exiger que leur pays consacre moins de fonds à la promotion des produits issus des animaux, et davantage à celle de la consommation de protéines végétales. Les appels à la promotion des produits agricoles sont lancés chaque début d’année, il est donc possible d’anticiper et d’éviter ce type de dépenses pour l’avenir!

 

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